Face à la montée de l’extrême droite, les bistrots ruraux font de la résistance
Alors qu’une récente étude sociologique témoigne du lien direct entre fermetures des bars-tabacs et montée du vote d’extrême droite, on a été voir comment les habitantes et habitants de communes rurales du Maine-et-Loire tentent d’ouvrir ou de préserver des lieux pour discuter et… boire un verre.
Écrit par : Maxime Pionneau
Publié le : 9 mars 2026

À Rochefort-sur-Loire (Maine-et-Loire), un bar associatif s’est créé après la fermeture d’un bar à vin, à l’été 2024. ©Maxime Pionneau
C’est un soir de février où il pleut et où le vent retourne les parapluies. Un soir à rester au chaud devant — au hasard ce mardi — les Jeux olympiques d’hiver (France 2), l’Heure des pros 2 (CNews) ou un reportage de 90′ Enquêtes sur les « opérations musclées » des gendarmes de Normandie (TMC). Pourtant, dans la rue des Écoles, à Rochefort-sur-Loire (Maine-et-Loire), quelque chose se trame.
Devant une bâtisse bourgeoise, une feuille A4 accrochée sur une humble chaise de salon de jardin indique : « Le bar associatif […], c’est par là ! » Une odeur de feu de bois vient titiller les narines. Des pizzas sortent d’un four et une poignée d’enfants vont et viennent sous l’œil de leurs parents qui sirotent un verre de vin italien ou une bière.
Ouvert en 2025, le café associatif de Rochefort-sur-Loire compte 200 adhérents et ouvre trois fois par mois. ©Maxime Pionneau
« L’idée a émergé après la fermeture d’un bar où on se retrouvait souvent », retrace Antoine, un automaticien de 33 ans. Lui et sa compagne, Marie, une enseignante de 38 ans, sont arrivé·es dans cette commune traversée par la Loire en 2020. Le couple a acquis cette maison dont la cave sert aujourd’hui de local au bar associatif.
Marie raconte les lendemains de la fermeture du bar à vin, lors de l’été 2024 : « Rochefort vit au rythme des saisonniers : les vendanges font venir du monde, il y a de la vie ! Sans ce bar, on sentait bien que c’était moins… vivant. » Cette commune de 2 300 habitantes et habitants compte bien un bar-tabac, fermé le mardi, mais « c’est autre chose », précise Antoine. « Ici, on propose des concerts, des soirées, des tournois de belote. Il manquait d’un lieu avec de l’événementiel culturel. Surtout l’hiver. »
Il faut sauver les rades
La disparition des bistrots n’a rien de nouveau et s’inscrit dans une désertification progressive des services, notamment publics, en zones rurales. On en comptait 200 000 en 1960, contre 38 800 en 2023. Une tendance que les pouvoirs publics ont bien tenté d’enrayer, notamment via le programme des 1 000 cafés, lancé en 2019. Il vise à « accompagner des cafés ruraux fragilisés ».
Dans le Maine-et-Loire, deux cafés multiservices ont bénéficié de cette initiative portée par le groupe SOS, décrit par le Monde diplomatique comme une « figure majeure de l’entrepreneuriat social […] avec des méthodes inspirées du privé ». L’opération a aussi été critiquée pour être une « initiative qui arrive par le haut et s’impose au territoire », comme le raconte une ancienne repreneuse auprès d’un blog d’Alternatives économiques.
En France, le nombre de cafés est passé de 200 000 en 1960 à 38 800 en 2023. © Maxime Pionneau
En parallèle, le vote d’extrême droite a explosé. À l’issue des élections législatives de 2024, le Rassemblement national (et apparentés) a obtenu le nombre record de 122 députés. Existe-t-il, plus qu’une corrélation, une causalité entre ce vote et la fermeture des bistrots ?
Selon une étude sociologique parue en janvier, oui. L’information a même atterri sur le plateau d’une émission réputée pour son parisianisme. Dans Quotidien, diffusée sur TMC, le chroniqueur Jean-Michel Apathie se fait l’écho de cette étude publiée par le Centre pour la recherche économique et ses applications : « Il n’y a plus de lieu où se rencontrer, les gens se replient sur eux-mêmes, ils sont en colère, ils ont peur du tout. »
Des citoyens à la rescousse
L’étude se penche sur la période 2002-2022. Et le résultat est sans appel. « Les effets sont très faibles à court terme, mais augmentent fortement dans le temps », lit-on. À l’inverse, « l’ouverture de bars-tabacs est associée à une baisse du vote d’extrême droite ».
Mais comment expliquer qu’« aucune autre fermeture commerciale ne produit un effet comparable » ? « La spécificité des bars-tabacs tient à leur fonction de lieu de socialisation », lit-on.
« Les effets sont trois fois plus forts dans les communes rurales, où ces établissements constituent souvent le dernier lieu de sociabilité. […] Lorsque les lieux de sociabilité disparaissent, la politique devient un face-à-face entre individus atomisés et récits médiatiques nationaux. »
Marie et Antoine ont aménagé leur cave pour accueillir le bar associatif de Rochefort-sur-Loire, où trois soirées sont organisées par mois. © Maxime Pionneau
À Rochefort-sur-Loire, Antoine, Marie et leurs amis n’ont pas attendu qu’une étude prouve l’intérêt des bistrots. « À la base, c’est une cave où il n’y avait rien », reprend Antoine, alors que les clientes et clients du bar arrivent petit à petit pour cette soirée dédiée à l’Italie.
À l’époque, le couple parle de l’idée autour de lui, lance un groupe de discussion avec une quinzaine de personnes et rencontre la mairie dans l’espoir d’obtenir un local. En vain. Alors, ils font des travaux dans leur cave et ouvrent l’endroit en juin 2025.
Aujourd’hui, on y organise trois soirées par mois. Parmi les 200 adhérentes et adhérents, certains viennent des communes alentour et même d’Angers. « Il y a pas mal de personnes que je ne connais pas qui viennent. C’est des réseaux d’amis d’amis. »
Des lieux politiques sans l’être
« Créer de la solidarité et du lien social, mélanger différents milieux, professions, âges… Tout ça empêche l’exclusion de l’autre et favorise son accueil », estime Christian Lamy, coordinateur et fondateur du Réseau des Épiceries, Cafés Culturels, Cantines en Associatif.
Ce réseau compte 150 lieux, dont « 80 % sont en milieu rural », précise-t-il. Pour lui, pas question de tomber dans la nostalgie du café d’antan, « pittoresque » et toujours très masculin : « Si les rades ferment, c’est que le public a changé, qu’il n’y a plus les mêmes besoins.» Aujourd’hui, l’un des enjeux du réseau est d’éviter l’entre-soi. « Tout le monde est le bienvenu, sauf l’extrême droite ! Mais parfois, les gens s’auto excluent. Il a aussi, parfois, une volonté d’ouverture qui ne s’exprime pas dans la manière d’être ou les activités. »
A Rochefort-sur-Loire, le bar associatif reste humble quant à sa fonction. « Déjà, si on peut instaurer un climat ouvert qui peut entraîner des discussions », précise Marie. Dans la cave, il y a foule. « Des fois, on n’est pas d’accord, mais on continue à pouvoir se rencontrer », témoigne Karine Poulalion, 49 ans et cliente de l’endroit depuis le premier soir.
Habitant de la commune voisine de Savennières, David, 50 ans, raconte : « Je connais des personnes âgées très sympa — ils me filent des légumes —, mais c’est CNews qu’ils regardent à la télé. » Une autre cliente, Gaëlle Le Teuff, complète : « Quand je suis arrivée en Maine-et-Loire, j’ai halluciné. Ici, il faut aller à la ville pour sortir. En Bretagne, c’est resté : il y a encore des bars de village. »
Mardi 10 janvier, une soirée dédiée à l’Italie était organisée au bar associatif de Rochefort-sur-Loire. © Maxime Pionneau
Une vingtaine de minutes au nord-est d’Angers, la commune de Marcé, 872 âmes, est surtout connue pour son aéroport, mais ne compte aucun bar. Nathalie Breton, une directrice commerciale de 54 ans, raconte : « Je regrettais de ne pas pouvoir boire un coup avec les copains. »
Elle a beau habiter face de la société de boule de fort — une sorte de pétanque de bord de Loire qui se pratique au sein de « sociétés » —, le lieu est surtout fréquenté par des anciens et anciennes et ne propose pas d’événement culturel.
Alors, un petit groupe se constitue et obtient un local auprès du maire communiste d’alors, Patrice Daviau. « Dans ma jeunesse, […] on avait trois cafés et là y a plus rien, ça n’a pas été repris, car pas rentable », témoigne, auprès de France Inter, celui qui a été maire pendant 28 ans.
Quand l’extrême droite ouvre des rades
Le 22 mars 2018, L’Autre Bar Ailleurs ouvre ses portes. Chaque mois, deux événements sont organisés. Il y a des concerts, du théâtre, des soirées fléchettes, des ateliers tricot…
« On a voulu un endroit pas clivant », témoigne Nathalie Breton qui en défend le « rôle social et culturel, mais pas politique […] Honnêtement, il y a plein de gens qu’on côtoie avec qui je ne voudrais pas être dans l’isoloir ! »
Parfois, la fermeture d’un bar profite à l’extrême droite la plus radicale. Fin 2023, au Lion-d’Angers, dans le nord du département, le Café des sports a fermé ses portes. L’année suivante, il est devenu un bar associatif tenu par un proche de Jean-Eudes Gannat, ex-leader de l’Alvarium, groupuscule dissous pour sa violence et son racisme par arrêté ministériel. Alors que sa façade a été dégradée à trois reprises, le collectif citoyen Roc (Résister, s’Organiser, Construire) s’affiche, fin 2025, devant l’endroit avec banderole « L’Alvarium revient ! »
Outre les bars associatifs, d’autres initiatives tentent de remédier à cette disparition. Installée à Angers, la Fédération française de boule de fort a créé en 2018 le label « Cœur de village » dans le but d’ouvrir ces lieux à toutes et tous.
Aujourd’hui, 53 sociétés sont labellisées. Parmi elles, on retrouve le Cercle Léon-Legault de Saint-Jean-de-la-Croix. Commune de 232 habitantes et habitants du sud d’Angers, elle ne compte aucun commerce.
Au printemps, le bâtiment de 1936 sera rénové pour devenir un tiers-lieu qui, en plus de la boule de fort, fera office de salle de réunion et de rencontre. Alain Bossard, un habitant qui participe au projet, détaille : « Saint-Jean est étiré tout le long de la levée [de la Loire, ndlr] : c’est difficile de se rencontrer. Il n’y a pas d’autres lieux de convivialité dans le village. Sans ça, on risque de devenir un village dortoir ! » Un investissement conséquent que la commune remboursera sur trente années.
Mardi 10 février, une bonne cinquantaine de personnes ont bravé la pluie d’hiver pour assister à cette soirée italienne organisée à Rochefort-sur-Loire ©Maxime Pionneau
Il est 21 h 30 à Rochefort-sur-Loire et les enfants profitent de leur soirée en jouant au ballon dans la rue — il n’y a pas école demain. Dehors, ça rigole, ça cause en fumant des clopes. On ne prépare pas de vaste plan pour enrayer cette montée de l’extrême droite décrite comme inexorable.
À une centaine de mètres de là, autour de l’église, il n’y a pas un chat. En repartant, on tombe sur la vitrine de ce bar à vin dont la fermeture a entraîné l’ouverture du bar associatif. Elle indique que des travaux sont en cours.
Juste à sa gauche, le bar-tabac est fermé, comme tous les mardis. Sur CNews, la bande de Pascal Praud débat du procès d’un tueur à gages de 15 ans et de l’agression d’un jeune à Lyon. Les clients du bar associatif auront raté ça.
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© Benjamin Rullier
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