Le système agricole productiviste : « Un vortex de violences », selon le journaliste Nicolas Legendre
Après son livre « Silence dans les champs », récompensé du prix Albert-Londres en 2023, le journaliste indépendant Nicolas Legendre co-signe, aux côtés de Magali Serre et de la société de production Vivement Lundi !, un documentaire édifiant sur les violences du modèle agricole productiviste en France.
Écrit par : Pauline Roussel
Publié le : 6 mai 2026

Le journaliste Nicolas Legendre © Fred Beveziers
Les témoignages et les preuves que le modèle agricole est un système totalitaire et mortifère percent l’écran. Jusque dans les foyers. Ce dimanche 3 mai, des centaines de milliers de personnes sont devant leur poste de télévision, branchées sur France 5 et Violence dans les champs, documentaire tiré du livre-enquête Silence dans les champs de Nicolas Legendre.
Au lendemain de la diffusion, le journaliste breton répond à nos questions sur ce nouveau travail d’enquête sur l’agro-industrie. Une discussion, plus qu’une interview, entre déprime et espoir. À vous de voir.
Rural : Dans votre livre-enquête, on ressent le poids, lourd, très lourd, du silence. La chape de plomb du système productiviste pèse sur les agriculteurs et agricultrices, les écrase. Dans votre film, on reçoit comme une claque, coup sur coup, de violences produites par ce même système. Pourquoi passer du silence à la Violence dans les champs ?
Nicolas Legendre : Déjà, lors du travail d’enquête qui a mené au livre Silence dans les champs, je touchais du doigt la violence dans le monde agricole. Je la pressentais, je l’abordais. J’en avais fait un chapitre, mais je manquais encore d’éléments, de témoignages et de cadrages sociologiques pour l’appréhender véritablement.
Après la sortie du livre, j’ai reçu de nombreux messages et rencontré des paysans et paysannes, des élu·es, des économistes, des sociologues de l’INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement) … Toutes ces rencontres m’ont aidé à tourner et retourner cette question de la violence.
Avec la production et Magali Serre, la co-réalisatrice, la violence s’est alors imposée comme l’angle central du film. C’est la clé de compréhension du système productiviste. Celle qui explique comment on en est arrivé·es là, dans cette impasse sociale, économique, humaine et environnementale. D’où vient le complexe agro-industriel, comment fonctionne-t-il, pourquoi est-il verrouillé ? Et pourquoi, alors que beaucoup de personnes savent, rien ne change vraiment.
Ainsi, le film donne à voir et à entendre, grâce à de nombreux témoignages, un système totalitaire qui se nourrit de violences et en produit sans cesse, sous de multiples formes et à tous les niveaux. Jusqu’où vont-elles, ces violences ?
On est face à une boucle de rétroaction, un vortex de violences. Tout en haut, une logique internationale fondée sur la loi du plus fort. Tout en bas, un monde paysan plutôt taiseux, dur au mal, qui constitue le terreau.
La loi du plus fort engendre des pressions, tensions et frustrations qui redescendent et s’abattent sur le monde agricole. Et de ces pressions, tensions, frustrations, naissent d’autres violences.
C’est, d’abord, la violence contre les agriculteurs et agricultrices : système d’emprise économique, injonction perpétuelle à la modernisation et poids de l’endettement… C’est, ensuite, la violence entre eux et elles, avec la pression de l’agrandissement et la guerre des terres. Les agriculteurs et agricultrices sont, en quelque sorte, autant victimes que coupables.
C’est, aussi, la violence contre des acteurs extérieurs, comme les militants et militantes écologistes. Ils et elles sont des boucs émissaires, désigné·es comme responsables des problèmes du système. Alors que les responsabilités sont ailleurs.
C’est la violence contre l’État, avec les manifestations agricoles. C’est la violence de l’État contre le monde agricole, avec l’empilement des normes, elles-mêmes vouées à corriger les externalités négatives et innombrables du système.
C’est la violence contre les humains, humaines et le vivant, avec l’usage des pesticides. Et contre les paysans et paysannes qui résistent à la logique productiviste pour protéger ces mêmes humains, humaines et ce vivant, au risque d’être frappé·es par la main invisible.
Et enfin, il y a la violence suprême, le cri d’alarme : le suicide. Voilà, jusqu’où vont les violences. Le système agro-industriel est mortifère.
© Vivement Lundi !
Il y a aussi la violence contre les campagnes : les paysans et paysannes disparaissent et, avec eux et elles, le soin de paysages, des relations sociales, des solidarités rurales…
Quand le système productiviste naît dans les années 1960, on ne parle que d’économie, de technique, de volumes, de flux et d’infrastructures. Ce modèle n’a jamais intégré la question du soin et de la santé des personnes et des écosystèmes, ni même celle de la beauté des paysages et des relations humaines
Face à cette cascade de violences, et dans le contexte actuel – marqué par un recul environnemental, notamment avec la proposition de loi Duplomb –, est-il raisonnable de penser que l’on pourra un jour sortir du système productiviste ?
Il me semble que l’on vit aujourd’hui une contre-révolution.
C’est peut-être, aussi, les derniers soupirs d’un système. Selon moi, il est à bout de souffle. Alors, oui, dans ces derniers soubresauts, il nous entraîne encore dans des dynamiques dangereuses. Car il ne veut pas se remettre en question, sinon il s’écroule. Mais je suis convaincu qu’il suffirait de peu pour engager des transformations profondes.
Quand bien même on a l’impression d’être dans un brouillard terrible. Quand bien même on a le sentiment, à juste titre, de se diriger vers une forme de facisme : les forces du changement en faveur de l’émancipation, de la justice sociale et de l’écologie sont là. Elles existent, même si elles sont dispersées. Il suffirait que ces dynamiques convergent, de l’échelle locale à internationale, de l’engagement individuel au mouvement collectif. Car, plus on attend, plus ce sera douloureux.
Pour combattre ce système productiviste, la lutte collective s’organise. On pense alors au mouvement des Soulèvements de la Terre, mais aussi à l’action syndicale avec la Confédération paysanne. Ces organisations anti-système ne sont pas évoquées dans Violence dans les champs. Pourquoi ?
Avec Magali Serre, on s’est longuement posé la question : qui faire parler politiquement, syndicalement ? Mais le format du documentaire ne permettait pas un décryptage complet des représentations agricoles, et des rapports de force.
Notre choix était d’abord pédagogique : expliquer le système, en exposer le caractère systémique et en décortiquer la violence.
Pourtant, certains syndicats sont présents à l’écran ?
La FNSEA [syndicat agricole majoritaire, NDLR] est présente car le film montre la défaillance d’un modèle agricole dans lequel elle occupe une place centrale, notamment dans sa perpétuation et dans la préservation de sa position dominante. La Coordination rurale apparaît aussi, car elle a beaucoup fait parler d’elle dans les dernières crises, et on voulait évacuer la question du populisme agricole.
Et, même sans être citée, la Confédération paysanne est présente en filigrane, à travers des prises de parole et de position. C’est le cas, entre autres, avec le témoignage de Gwen et Pierre Chesnot, paysanne et paysan. Elle et il tiennent une ferme laitière bio dans les Côtes d’Armor et adhèrent à la Confédération paysanne.
Le film insiste sur des trajectoires individuelles, des conversions en bio, porteuses d’espoir pour l’avenir. N’y a-t-il pas un risque de faire reposer le changement sur le courage individuel, des choix personnels ?
Je ne crois pas à cette idée des colibris, aux récits du type « chacun et chacune fait sa part ». Ni à l’idée que le consommateur et la consommatrice votent avec leur carte bleue, et peuvent alors changer le système. Ce sont des mythes libéraux. Le changement doit être global.
Dans le film, on dit clairement que les agriculteurs et agricultrices ont besoin de soutien. Ce soutien passe par des dynamiques à la fois individuelles, collectives, politiques, médiatiques, juridiques…
D’ailleurs, dans le livre vous ne parliez que de la Bretagne, alors que le documentaire englobe toute la France. Pourquoi ?
Parce qu’il n’y a pas qu’en Bretagne que les campagnes sont des esclaves. Elles le sont partout. Même si, en effet, la Bretagne est un cas d’école, un espace où le système productiviste est particulièrement exacerbé. Mais ce n’est pas un territoire isolé.
Le modèle agro-industriel est mondial, global. Il fonctionne partout selon les mêmes logiques. Encore une fois, on a affaire à un ordre social et économique qui fait système. C’est cela qu’il faut comprendre si l’on veut le transformer.
Dans le film, il n’y a pas d’anonymat possible. Toutes les personnes interviewées témoignent face caméra. Est-ce que les langues se délient aujourd’hui, là où le système productiviste avait pourtant construit un « monde de taiseux » ?
Aujourd’hui, plus de gens prennent la parole qu’il y a dix ou vingt ans. Les retraité·es, de plus en plus nombreux et nombreuses dans la profession, s’expriment davantage, tout comme les femmes. Les enquêtes et les documentaires qui mettent en lumière les défaillances du système jouent aussi un rôle important. Des travaux comme ceux d’Inès Léraud sur les algues vertes ont contribué à libérer la parole, et le livre Silence dans les champs a également facilité le travail du documentaire.
J’ai donc le sentiment que l’omerta s’effrite et que le système devient plus fragile, mais je me méfie de mes propres biais, étant donné que je travaille sur ces sujets depuis une dizaine d’années.
Par ailleurs, contrairement aux idées reçues, le monde agricole cause plus qu’on ne le pense, à condition de parler le même langage que lui, sans condescendance.
Je pense que les agriculteurs et agricultrices sont très échaudé·es par des traitements médiatiques souvent approximatifs sur ce qu’ils et elles sont, ce qu’ils et elles vivent et sur la technicité de leur métier. Ils et elles ont le sentiment qu’on ne les respecte pas, qu’on ne les connaît pas. Dans le même temps, les lobbys et la FNSEA ont largement joué sur le stigmate et l’agribashing.
Dimanche soir, sur France 5, 624 000 personnes ont regardé votre documentaire. Votre travail et tout ce que nous avons partagé ici passe la télévision, pénètre dans les foyers. Quel est votre objectif avec cette diffusion ?
Pour résumer, le film s’inscrit dans une série de travaux qui cherchent à rendre visibles les limites du système productiviste. Il déroule l’équation de la violence productiviste, agro-industrielle. Sans verser dans le concept, mais avec un ton pédagogique, il expose un modèle qui se nourrit de violences et en produit. Et la violence engendre la violence. On veut que ce message ait de l’impact, et l’objet TV le permet.
Violence dans les champs est disponible en rediffusion sur France.TV
Rural, un média qui dépend de vous !
Pour assurer son indépendance tant dans la sélection de sujets que de points de vue, Rural s’appuie sur ses lectrices et lecteurs.
Chaque personne qui le souhaite peut donner au gré des récits et reportages pour soutenir notre travail. Si notre média et notre équipe existe, c’est grâce à vous. Un grand merci !
© Benjamin Rullier
À lire ensuite
À lire ensuite
Entretien avec Olivier Hamant : la robustesse, tout un programme
Depuis une dizaine d'années, Olivier Hamant s’est emparé de la notion de robustesse pour réfléchir...

