;

Entre départs et arrivées, les campagnes témoins des mutations de société

Dans cet éditorial, Raphaël Jourjon de l’Agence de diffusion et d’information rurales, association qui publie une revue indépendante et participative Transrural Initiatives, revient sur les migrations à travers le temps depuis et vers les campagnes.

Écrit par : Raphael Jourjon

Publié le : 2 septembre 2026

© Lucie Hautbout

 

Les migrations depuis et vers les espaces ruraux ont une longue histoire. Elles ont évolué en termes d’ampleur et de motivations, des mouvements de peuplement aux crises politiques et environnementales actuelles, en passant par la recherche de travail, les rapprochements familiaux ou la perception des aménités quoffrent les villes et les campagnes.

Les politiques successives d’aménagement des territoires ont eu des effets sur ces migrations, de la vision centralisatrice organisée autour des plus grandes villes et axes de communication aux tentatives de rééquilibrage vers les villes moyennes et les espaces ruraux. Les lieux dominants de départ et d’arrivée ont changé : en France, des montagnes, des franges ensoleillées et littorales ou des campagnes vertes à portée de gare ou d’autoroute sont devenues attractives, quand des bassins traditionnels agricoles et d’anciens pays industriels de l’intérieur perdent des habitants.

Retour vers le rural ? Un mouvement de fond amplifié par l’urgence écologique

Si certaines métropoles continuent de grandir, en taille et en population, nombre de centre-villes connaissent aujourd’hui un déclin économique et démographique. Et la « périurbanisation » (ou desserrement urbain) se développe, ce qui pose de nouvelles questions : déplacements quotidiens accrus, extension des réseaux, développement des zones commerciales et d’activité en périphérie, entrainant la perte de terres agricoles, de paysages et de la biodiversité.

Les limites du modèle métropolitain apparaissent ainsi de plus en plus criantes : les conditions de vie s’y dégradent et les inégalités se renforcent, notamment en matière de services publics, de logement et face aux aléas climatiques (exposition aux fortes chaleurs, pollutions de l’eau et de l’air, etc). L’épidémie de Covid et la multiplication d’épisodes de canicules de plus en plus intenses ont donné un nouvel écho à ces questions, même si « l’exode urbain » un temps évoqué n’a pas vraiment eu lieu pour le moment

Face à ces constats, le géographe Guillaume Faburel et d’autres membres actifs de la Société écologique du post-urbain appellent à « déménager le territoire » : leur enquête approfondie a permis didentifier en France sept « territoires refuge » – des bassins de vie ruraux – plus susceptibles d’accueillir de nouveaux habitants par la diversité de leurs ressources et leurs cultures de coopération. Il sagirait alors de préciser les conditions, étapes et moyens pour organiser un tel déménagement… et ce qu’il adviendrait des zones urbaines et autres espaces moins dotés pour affronter les crises en cours. Au-delà des volontés politiques, ces questions sont profondément culturelles car liées aux vécus et représentations des habitants et habitantes.

Des attraits des villes et des campagnes conditionnés par les facteurs sociaux

Prenons un peu de recul. À la suite de l’exode rural enclenché avec l’industrialisation des villes au XIXème siècle et prolongé dans la première moitié du XXème, une mutation sociologique majeure s’est opérée : dune population majoritairement rurale et agricole, on est passé à une société de consommation à dominante urbaine, marquée par la prépondérance des services et la réduction drastique du nombre d’agriculteurs (de 7,1 % en 1982 à 1,5 % des actifs en 2019 en France). Parées des atours de la modernité et du développement, les grandes villes ont exercé un attrait indéniable. Jusqu’à gagner le statut de « métropole » pour certaines d’entre elles, caractérisé par la concentration des lieux de pouvoir et de savoir officiels, des capitaux, des services de haut niveau…

Cependant cette tendance s’est amoindrie. En France et en Europe, dès les années 1970, à bas bruit, des populations se tournent vers les campagnes pour différents motifs, souvent entremêlés : « retour à la terre et/ou au pays », accès facilité au foncier et à l’immobilier, montée des préoccupations écologiques ou volonté de se rapprocher de la nature. Dans ce paysage mouvant, tout le monde n’est pas logé à la même enseigne, y compris parmi ceux ayant grandi en milieu rural.

Les travaux de la géographe Mélanie Gambino et du sociologue Benoît Coquard montrent que rester, partir (de) ou revenir à la campagne sont des choix déterminés sociologiquement : « les jeunes des catégories plus populaires sont plus susceptibles de faire des études courtes sur les territoires où ils ont grandi et de s’y installer rapidement », quand les jeunes ruraux de classes moyennes et supérieures partent davantage en ville pour de longues études et travailler, sur des postes plus qualifiés, tout en gardant la possibilité de revenir vers leurs réseaux familiaux et amicaux.

Des campagnes accueillantes ?

Par-delà les frontières administratives, on observe d’autres tendances. Si les réfugié·es ne constituent qu’une part minoritaire de l’ensemble des migrations (en Europe en particulier), les tensions politiques, la précarité économique et le dérèglement climatique poussent des millions de personnes à quitter leur région d’origine dans l’espoir d’une vie meilleure. Ces populations arrivent d’abord dans des grandes villes, en raison des réseaux de communication, de l’implantation historique de communautés étrangères et des opportunités de travail.

Une partie d’entre elles, notamment des demandeurs et demandeuses d’asile, débarquent cependant en milieu rural, du fait de la saturation des centres d’hébergement d’urgence en milieu urbain. Cette arrivée n’est pas toujours bien vécue : perte de repères et sentiment d’isolement pour les nouveaux et nouvelles venu·es ; incompréhensions, méfiance, voire attitudes racistes du côté des habitants et habitantes déjà installé·s. Ce qui explique que de nombreux·ses réfugié·es repartent en ville.

« Le monde rural pourrait contribuer à un meilleur accueil des migrants, pour autant que les habitants et les autorités locales soient impliqués dans les processus de gestion et de décision », affichait pourtant la revue Transrural initiatives à la suite d’une étude et d’une rencontre organisées par les réseaux Civam et Accueil paysan en 2017. Face à ces écueils et aux insuffisances des dispositifs d’État, des réseaux de solidarités s’organisent entre particuliers, groupes militants, associations, parfois avec l’appui de collectivités, conscientes de la nécessité d’agir pour un accueil décent des personnes comme pour la vitalité de leur territoire rural.

Quelques·unes de ces dynamiques solidaires en Ariège ont été documentées dans le cadre du programme de recherche CAMIGRI sur la dynamique des campagnes françaises dans les migrations internationales, appuyé par des récits de vie et un travail photographique.

Par ailleurs, de nombreuses personnes exilées sont contraintes de travailler en ville, dans des secteurs difficiles et précaires comme la sécurité, le ménage ou le bâtiment, alors qu’elles savent faire d’autres choses. « On se demandait pourquoi les portes n’étaient pas ouvertes dans le monde rural, pour travailler dans les champs et vivre dignement ? », témoigne ainsi Habib, soudeur d’origine soudanaise et membre d’A4 (Association d’accueil en agriculture et artisanat). Cette association accompagne les démarches de régularisation et le développement de leurs activités agricoles ou artisanales, dans une démarche d’égal à égal.

Après des enquêtes locales sur le traitement des travailleur·ses étranger·es, à l’image de celle menée sur les grandes serres dans les Côtes-d’Armor en 2024, l’association cherche aujourd’hui à acquérir des fermes pour en faire des lieux d’accueil, de solidarité et de formation. C’est aussi un défi écologique de reprise et protection des terres avec un renouvellement des générations agricoles. Un tel projet est sur le point d’aboutir à la ferme biologique de Marcoussis, dans l’Essonne, avec l’appui de citoyens et d’associations de développement agricole et rural. La suite de l’histoire dépendra de la capacité de nos sociétés à prendre en compte et soutenir ces expérimentations.

Rural, un média indépendant
qui dépend de vous !

Pour assurer son indépendance tant dans la sélection de sujets
que de points de vue, Rural s’appuie sur ses lectrices et lecteurs.
Chaque personne qui le souhaite peut donner au gré des récits et
reportages pour soutenir notre travail. Si notre média et notre équipe
existe, c’est grâce à vous. Un grand merci !

© Benjamin Rullier

Rural, un média qui dépend de vous !

Pour assurer son indépendance tant dans la sélection de sujets que de points de vue, Rural s’appuie sur ses lectrices et lecteurs. Chaque personne qui le souhaite peut donner au gré des récits et reportages pour soutenir notre travail. Si notre média et notre équipe existe, c’est grâce à vous. Un grand merci !

Crédit photo : Benjamin Rullier