Entretien avec Olivier Hamant : la robustesse, tout un programme
Depuis une dizaine d’années, Olivier Hamant s’est emparé de la notion de robustesse pour réfléchir et proposer une façon d’exister notre monde instable et fluctuant. Dans son essai Antidote au culte de la performance, la robustesse du vivant, il prône un système robuste où l’humain serait capable de s’adapter grâce aux interconnexions inspirées de la nature. Et nous invite à interroger notre rapport délétère à la performance. Rencontre avec le biologiste dont les essais et les ateliers sur le sujet sonnent comme un vrai programme politique.
Écrit par : Zazie Tavitian
Publié le : 9 Mar, 2026

© Olivier Hamant
Rural : Pour commencer, pouvez-vous nous donner votre définition de la robustesse ?
Olivier Hamant : Un système robuste est un système qui est viable et fiable malgré les fluctuations. Ce terme vient de Quercus robur : le chêne. L’arbre qui est stable dans le vent et viable dans le temps, capable de résister à des gelées hivernales et des sécheresses estivales.
Comment ce concept s’est-il imposé à vous comme un élément rassembleur fort ?
Au tournant des années 2000, la biologie est devenue plus systémique. On a arrêté d’étudier un gène après l’autre, une molécule après l’autre, pour commencer à voir les interactions entre les éléments. C’est une vision beaucoup plus holistique des choses.
Le thème de la robustesse a émergé à ce moment-là. Moi qui suis un biologiste plutôt moléculaire et cellulaire, je ne me sentais pas légitime pour en parler dans le domaine social et écologique. Ce sont des artistes qui m’ont fait remarquer, lors d’une conférence sur la question écologique, que mon éco-anxiété et mon sujet sur la robustesse se parlaient.
Quand j’ai commencé à sortir du bois, disons, ou plutôt du laboratoire, pour en parler à l’extérieur dans le monde de la transition écologique, je pensais que c’était trivial, que tout le monde connaissait ce concept depuis très longtemps. Je me suis rendu compte qu’en fait, pas du tout ! On voulait aussi faire, dans ces milieux-là, les éoliennes ou les batteries au lithium les plus performantes. On était tous dans la soupe de la performance. Je me suis dit qu’il fallait remettre la robustesse sur la table.
Vous expliquez notamment que la performance s’oppose à l’idée d’une société viable et confortable dans le temps long. Pour cela, vous allez piocher des exemples très parlants dans la nature. Vous revenez notamment sur l’idée fausse que l’on a du darwinisme, selon laquelle seules les espèces les plus performantes auraient survécu au fil des siècles ?
Exactement ! L’exemple typique, ce sont les dinosaures qui n’ont jamais cessé de se spécialiser et ont fini par disparaître quand la météorite est tombée. Sauf qu’à côté de cela, le pigeon très générique, très adaptable, a aussi pris la météorite, mais l’a traversée. C’est un seul exemple mais il y en a plein d’autres.
Ce qui est sélectionné dans l’évolution darwinienne ce sont les contre-performances. C’est le jeu dans les rouages, ce sont les redondances, les incohérences. Quand on tombe dans une niche écologique où il y a beaucoup de ressources où tout est très stable, on peut se permettre de faire de la performance mais quand on se spécialise, on se suroptimise, cela devient en général une impasse évolutive, et ce sont les espèces qui disparaissent.
Ce qui est fou, c’est qu’aujourd’hui les Trump, les Poutine, les Netanyahou, les Musk, les Zuckerberg, tous ces ultra-performants impressionnent beaucoup sauf qu’ils sont extrêmement fragiles. Leur obsession, c’est d’être invulnérable or, le seul moment où on est invulnérable, c’est quand on est mort !
« Aujourd'hui les Trump, les Poutine, les Netanyahou, les Musk, les Zuckerberg, tous ces ultra-performants, impressionnent beaucoup sauf qu'ils sont extrêmement fragiles ! »
Olivier Hamant
Biologiste
La robustesse serait-elle alors ce vieil adage « qui veut voyager loin ménage sa monture » auquel on pourrait ajouter que « peu importe la destination c’est le chemin qui compte » ?
Exactement. La vie, c’est le chemin. La destination, c’est l’avenir. Donc vouloir arriver plus vite à destination, ça n’a vraiment aucun sens. C’est fou parce que la longue histoire humaine est bourrée de proverbes qui sont en faveur de la robustesse. « On ne met pas tous ses œufs dans le même panier » par exemple. Ça, c’est le bon sens paysan. Ce dogme de vouloir être performant est relativement récent.
Le bon sens paysan résonne justement beaucoup avec la robustesse. Avec des connaissances transmises de génération en génération, souvent mises à mal par une performance à court terme. Je pense par exemple au remembrement des campagnes, avec une volonté d’efficience qui a détruit tout un système d’interconnexion humaine qui fonctionnait…
Oui, bien sûr. Le remembrement est un exemple typique où l’on voit le lien entre performance et violence. Quand on fait de la performance, c’est toujours violent, parce que la performance est toujours un appel à la compétition. Le remembrement en est l’exemple typique.
Dans les années 1950, on a du pétrole, donc des machines, donc de la mécanisation, donc de la rationalisation de la performance. Ce n’est pas du progrès, c’est du progrès guidé par la performance. On aurait pu imaginer un progrès guidé par la robustesse, qui aurait été très différent.
Dès qu’on fait de grandes parcelles, ça veut dire qu’il faut des machines pour être rentable, et pour avoir des machines, il faut faire du rendement. Et pour faire du rendement, il faut être performant. C’est la boucle infernale.
On a triplé la production alimentaire pendant que la population mondiale ne faisait que doubler ! C’est pour ça qu’il n’y a plus de famine depuis soixante ans, ce n’est pas du tout à cause d’un système économique, parce que c’était vrai qu’en URSS comme dans les États-Unis capitalistes, ça dépendait surtout de l’accès à des ressources abondantes sauf qu’en fait on détruit les territoires. À chaque fois qu’on fait de la performance, on épuise des ressources.
En matière d’agriculture, la robustesse est un beau projet d’avenir, mais il ne semble pas être celui vers lequel on tend…
Quand on regarde, aujourd’hui les deux modèles existent. C’est-à-dire qu’il y a le monde du pouvoir, coincé dans la performance. C’est par exemple la politique agricole commune : 80 % du financement de la PAC va à l’élevage industriel intensif. C’est typiquement le monde de la performance qui n’a vraiment rien compris au monde qui vient. Mais à côté de ça, les surfaces agricoles en Europe, en agroécologie, augmentent chaque année.
Il y a donc l’idéologie du monde stable qui est présente pour ceux qui gagnent des millions avec l’ancien modèle et qui ne voient pas de raison de changer. Mais par contre, tous ceux qui sont déjà dans les fluctuations sont en train d’inventer le monde d’après et, en fait, n’ont pas le choix. Ils ne peuvent pas s’acheter le tracteur à 100 000 €.
Ils ne peuvent pas commencer en agriculture intensive s’ils ont une petite parcelle. C’est trop cher, ce n’est pas rentable. C’est pour ça que je suis assez confiant sur le fait que ça va basculer. C’est une question d’années.
On peut prendre le cas du phosphate marocain qui est un intrant indispensable à l’agriculture intensive dont on estime qu’on pourrait passer le pic en 2040 soit dans quatorze ans ! Et cela, c’est en supposant qu’il n’y ait pas de guerre et qu’on ne fasse pas de législation sur le cadmium, qui est très présent dans le phosphate. Ça veut dire qu’il reste une quinzaine de récoltes maximum à l’agriculture intensive. Ça va accélérer la bascule vers l’agroécologie. Ce sont les crises qui vont nous faire avancer.
« La robustesse [...] c'est plus hétérogène, c'est plus bancal, c'est plutôt du système D, du bricolage. Mais c'est puissant, c'est un accès indestructible. »
Olivier Hamant
Biologiste
Il me semble quand même qu’entre les agriculteurs ultra-riches et ceux qui s’installent en agroécologie il y a énormément d’autres cas de figure comme ceux qui héritent de systèmes peu robustes… Comment les embarquer ?
On peut leur parler d’autonomie et de souveraineté, ce sont des principes qui font appel à la robustesse. Aujourd’hui, la souveraineté, pour le ministère de l’Agriculture, ce sont les capacités d’exportation. Ce qui n’a vraiment aucun sens au contraire. Cela consiste à ajouter des dépendances. Pour exporter, il faut acheter des engrais en Arabie saoudite ou en Russie, ou des pesticides. C’est vraiment 1984 : les mots disent le contraire de ce qu’ils veulent dire.
La souveraineté, c’est l’autonomie du territoire et je pense que les paysans y adhèrent très fortement. Tout comme l’identité ou la patrie – qui est la terre mère, donc la « matrie » en fait. Ces mots-là ont été récupérés par l’extrême droite, mais quand on voit la loi Duplomb, on peut se dire que c’est une loi antipatriotique, parce qu’on est en train d’intoxiquer la terre.
Je ne connais pas de paysans qui sont heureux de mettre des pesticides si on leur dit qu’on a une solution. Les rendements seront un peu plus faibles, mais apporteront une stabilité et une visibilité d’une année sur l’autre. Là, on peut embarquer du monde. Le problème c’est qu’encore une fois, l’État ne valorise absolument pas ça. Je ne comprends pas qu’en France, en 2026, on en soit encore là.
La performance serait-elle aussi du côté d’un savoir scientifique légitime, institutionnel, imposé comme argument d’autorité face à un savoir de l’expérience, de la répétition, transmis au fil du temps. Bref, un savoir basé sur de la robustesse ?
Bien sûr. La performance est du côté du pouvoir et la robustesse est du côté de la puissance. Le pouvoir vient d’en haut, c’est descendant.
Cela ne marche que si le monde est stable et abondant en ressources. Au contraire, la robustesse, c’est de la subsidiarité, des approches participatives, des archipels, des liens territoriaux. Alors, c’est plus hétérogène, c’est plus bancal, c’est plutôt du système D, du bricolage. Mais c’est puissant, c’est un accès indestructible. C’est comme la biodiversité, on ne peut pas l’arrêter !
L’agriculture ne représente qu’une petite partie du monde rural, qui est très pluriel et semble souvent impensé des politiques. Dans sa globalité, quel rôle la robustesse a-t-elle à y jouer ?
Ce qui est le plus emblématique pour moi, c’est le fait que pendant très longtemps, les villes ont imposé de façon coloniale leur modèle à la campagne. On a fait venir la culture urbaine dans les campagnes. Aujourd’hui, on parle de « la ville du quart d’heure », celle où tous les services sont à un quart d’heure soit un village. C’est le village qui colonise la ville. Tout s’inverse, comme cela !
Mais les villages, eux aussi, héritent d’un commun négatif qui est la centralisation des lieux de pouvoir. On a mis tous les hôpitaux, tous les services dans les villes, et on a vidé les campagnes de tous les services publics. Ça, c’est un grand classique de la performance. On canalise, on centralise.
Ce qui va se passer à l’avenir, c’est une décentralisation. Pour le moment, l’État a tendance à vouloir recentraliser et décide pour les campagnes, mais ça va s’arrêter parce qu’il n’est plus capable de gérer tout ça.
L’idée c’est vraiment de faire des archipels, des communautés apprenantes dans les territoires et de réinventer ces services publics. Les maisons de santé, par exemple, doivent reprendre tout ce qu’on a appris en agroécologie donc le circuit court, le low-tech, les approches participatives. Ça veut dire créer des équipements qui sont réparables par les citoyens dans le village avec des citoyens qui sont aussi capables de faire certains soins. C’est ça la maison de santé du futur !
Vous utilisez l’exemple des oiseaux qui sont à la périphérie du groupe et qui vont le guider. L’idée, c’est que la marge est plus robuste ?
Oui, c’est une analogie qui est très pertinente à mon avis. Dans une nuée d’oiseaux, ceux qui guident le groupe sont ceux qui sont à la marge, parce que ce sont les premiers à être exposés aux fluctuations du monde.
Ce sont donc les premiers à voir le prédateur ou l’autre nuée. Ils vont donc se synchroniser en périphérie et vont contaminer le cœur du système. Les oiseaux au cœur de la nuée, eux, ne voient que les oiseaux voisins : ils sont aveugles au monde. Arnaud Rousseau [le président de la FNSEA, la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, ndlr] est aveugle au monde tout comme Emmanuel Macron. C’est normal, parce qu’ils sont au cœur de la nuée.
Ceux qu’il faut suivre, c’est plutôt ceux qui sont dans les fluctuations, parce qu’ils sont déjà en train d’inventer des systèmes robustes. C’est eux qui vont gagner, d’un certain point de vue. Dans le sens, gagner non pas contre, mais gagner ensemble.
En ce sens, les campagnes sont des modèles ?
Les initiatives les plus intéressantes de robustesse ne sont pas dans les villes, elles sont dans les territoires. Je prends souvent l’exemple de Saint-Martin-d’Auxigny qui a retracé sa rivière pour éviter les inondations dans le village.
C’est un exemple typique d’hydrologie régénérative avant qu’on parle d’hydrologie régénérative. Je ne veux pas être angélique non plus, il y a aussi beaucoup de performances dans les villages. Mais il n’y a pas le choix. Quand il n’y a pas de services publics, quand il n’y a pas de pompiers à côté, quand il n’y a pas d’hôpital à côté, on est bien obligé d’inventer d’autres systèmes.
C’est une pratique de la coopération. Quand on fait des projets, en les pensant dès le départ en étant partagés, partageables. Ce qu’on voit aussi dans les campagnes, ce sont des formes de lutte, à l’instar des voitures partagées, par exemple. Des vieux diesel de 300 000 km qui sont partagés entre voisins.
C’est très écolo, contrairement aux parisiens qui achètent des SUV électriques qui seront subventionnés. C’est là où il y a de l’injustice. C’est que celui qui peut s’acheter un véhicule électrique sera subventionné, celui qui partage son vieux diesel avec ses voisins de façon plus écolo, ne le sera pas, donc il est puni.
C’est aussi une réalité d’une vie en milieu rural très peu connue qui n’intéresse globalement pas les politiques, n’est-ce pas ?
Oui bien sûr, il n’y a pas de très bonnes connaissances de la part des politiques. En fait, ce qu’il faut juste comprendre, c’est que le monde de la performance est inhibant. Quand on est dans la performance, il y a de la compétition donc personne n’ose parler. Ceux qui osent parler sont ceux en haut de la pyramide. Ce sont eux qui décident pour tout le monde.
Alors que le monde de la robustesse, lui, est émancipateur. On construit sur ses vulnérabilités. On est dans la robustesse quand on est capable de dire « j’ai besoin d’aide ». On n’est pas le coq qui est en train de dire « j’ai tout compris ». C’est vraiment une autre posture. Ce qui est quand même plus joyeux ! C’est une posture décoloniale. On n’est plus dans le mépris.
Ces vingt dernières années, on a souvent stigmatisé les campagnes et le monde rural comme un terreau très fertile de l’extrême droite, sans se pencher vraiment sur les profils des électeurs, en pensant juste qu’ils n’avaient pas compris.
Oui, le mépris du monde rural c’est la colonisation de l’intérieur, c’est le même rapport qu’on a eu avec les pays africains ou d’ailleurs. C’est vraiment descendant, méprisant avec la technocratie qui indique tout ce qu’il faut faire. On est vraiment dans ce moment-là, mais justement, le vote Rassemblement national, il dit ça en creux, c’est que c’est terminé. C’est le monde rural qui se rebiffe.
Alors, ce qui est assez incroyable, c’est que le Rassemblement national, c’est certainement le parti le plus néolibéral, le plus pro-business, le plus centralisateur, le plus pro-colonial. Cela devrait être l’ennemi du monde rural qui a souffert de tous ces principes-là. C’est le coup de génie du RN : avoir réussi à montrer un visage complètement contraire à leurs valeurs profondes. Mais bon, ça, ça ne va durer qu’un temps.
Il y a une élite qui manipule comme ça à la tête, mais à la base, les deux tiers des électeurs sont prêts à accélérer la transition écologique. Il y a quand même des grosses faiblesses internes dans cette alchimie-là. J’ai assez confiance pour penser que c’est juste une anomalie transitoire.
Que serait un monde idéal où la robustesse aurait gagné contre la performance ?
Ce monde idéal est déjà là. Il faut bien le réaliser. C’est juste qu’il n’a pas les spots médiatiques qu’il mérite. Le tout réparable, l’agroécologie, les approches participatives, les conventions citoyennes, l’habitat partagé, tout ça, ça existe aujourd’hui. Ce monde robuste est déjà là, c’est juste qu’il est écrasé et méprisé par le monde de l’ultra-performance. Ce n’est pas une utopie, en fait !
Pour moi, dans cinq à dix ans, on aura basculé dans la culture commune de la robustesse. Mais entre-temps, plus tôt, plus vite, et plus on parle de ces sujets-là, moins il y aura de casse. Ma stratégie n’est pas de devenir le gourou de la robustesse. Le but est de former : tout est sur le site larobustesse.org qui est en Creative Commons, partagé, partageable. Il n’y a pas besoin d’être un biologiste pour parler de robustesse, n’importe qui peut en parler.
À lire :
Olivier Hamant, Antidote au culte de la performance, la robustesse du vivant, Paris, Gallimard, coll « Tracts Gallimard », 3,90€
Olivier Hamant, De l’incohérence, Philosophie politique de la robustesse, Paris, Odile Jacob, 2024, 22,90€
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