Juliette Rousseau : « Je cherche à redonner leur place aux liens les plus négligés »
Chaque mois, Rural donne carte blanche à une personnalité qui œuvre autour des ruralités. Pour notre premier dossier autour des places publiques, Juliette Rousseau, éditrice implantée en Ille-et-Vilaine et autrice de Péquenaude (Cambourakis, 2024), dans lequel elle livre un récit autour du rapport au territoire, décortique pour nous la notion d’appartenance.
Écrit par : Juliette Rousseau
Publié le : 9 mars 2026

L’autrice Juliette Rousseau. © Pauline Roussel
Lorsque Rural m’a proposé d’écrire sur la notion d’appartenance en lien avec la thématique des élections municipales, j’ai d’abord pensé à la première soirée durant laquelle s’est esquissé le projet de liste à laquelle je me suis depuis associée. Et en particulier à un moment de cette soirée : le trajet pour m’y rendre.
La réunion avait lieu chez un voisin, et nous y sommes allés à quelques-uns par les sentiers, alors qu’il faisait déjà nuit, une nuit d’hiver au ciel dégagé, très étoilée. Une certaine joie traversait notre petit groupe, peut-être simplement liée à cette promenade en pleine nuit, à ce rendez-vous qui nous attendait.
En chemin nous nous sommes arrêtés un moment pour écouter le cri d’une chouette hulotte femelle, nous émerveillant de sa proximité. Quand nous sommes arrivés, un feu réchauffait la maison, le reste des invités était déjà là et nous accueillait avec entrain.
« À qui et à quoi appartient-on ? Quels sont les liens réciproques qui nous mettent au monde et nous y maintiennent ? »
Juliette Rousseau
On pourrait lire ici une première définition de l’appartenance : un territoire que l’on peut arpenter, des vivants avec qui le partager et que nouent entre eux des relations, une cartographie affective et sensorielle qui se caractérise autant par sa diversité que ses liens. Et la possibilité d’y agir ensemble, de définir cette commune appartenance à mesure qu’elle nous définit en retour par l’accueil qu’elle nous fait.
Évidemment, cet instant que je partage ici tient plus de l’épiphanie que d’un état stabilisé. Car le motif même de cette soirée reposait sur notre constat partagé de la difficulté d’appartenir à ce territoire que nous habitons, tant en raison de la mise à mal des liens qui le nouent et de la réduction de leur nombre, que de notre grande difficulté à pouvoir y agir pour participer à en définir l’avenir.
Redonner leur place aux liens
La notion d’appartenance est au cœur de mon travail ces dernières années. Qu’il s’agisse de la relation aux morts et aux mortes, à travers la question du deuil, ou de la relation au milieu vivant et à ses propres disparus comme à ce qui demeure, je suis toujours à la recherche, par l’écriture, d’une mise à jour de nos appartenances.
Au fond, je crois que ce qui m’intéresse, c’est de chercher à redonner leur place aux liens les plus négligés, voire les moins valorisés, et tenter de saisir le paysage qui se dessine à travers ce faisceau d’attachements invisibles pour en donner à sentir la portée émancipatrice.
À qui et à quoi appartient-on ? Quels sont les liens réciproques qui nous mettent au monde et nous y maintiennent ? Car il me semble qu’une partie de ce qui nous porte profondément atteinte, dans cette société, tient dans la façon qu’elle a de trier par ordre de valeur des existences et les liens qui les nouent entre elles.
En ayant grandi à la campagne dans une famille qui ne venait pas du territoire, j’ai été très tôt confrontée à ce sujet de l’appartenance. Parce que mes parents n’étaient pas d’ici, parce qu’ils n’étaient pas agriculteurs, et, aux yeux de certains, sans doute également parce qu’ils étaient de gauche, nous étions considérés comme des éléments exogènes.
Il m’a fallu du temps pour comprendre que ce qui s’était constitué comme une blessure personnelle renvoyait en réalité à un régime total, s’appliquant à l’ensemble des habitants du territoire. Car si votre logique repose sur l’idée que, parmi celles et ceux qui sont en présence, certains sont plus légitimes à être là que d’autres, alors personne n’est à l’abri et tout le monde est sujet à évaluation.
Il y aura toujours des familles plus anciennes que d’autres, dont les activités, la culture, l’orientation sexuelle et de genre ou la religion correspondront « mieux » à l’image que le territoire renvoie de lui-même. Et cette logique, pour se maintenir, peut aussi s’adapter à l’évolution politique et sociale du territoire.
Ainsi dans notre cas, peu à peu, il me semble qu’à des caractéristiques identitaires se sont progressivement mêlées des caractéristiques sociales et notamment fondées sur le travail : chez nous, les fermes les plus prospères, à même d’incarner le fleuron de l’agro-industrie, tout comme les activités industrielles attenantes, sont les plus en mesure de peser sur la politique du territoire et ce avec un certain assentiment général, sans que l’impact de ce mode de production sur le reste des habitants ne soit jamais considéré comme un problème.
Un monde en perpétuel changement
Les sciences sociales nous ont montré que notre sensation d’un monde en perpétuel changement n’est pas que le fruit de notre imagination. La modernité capitaliste se caractérise aussi par une accélération des rythmes de vie, dont une des conséquences est la rapidité des changements que nous traversons.
Que l’on pense à nos configurations familiales, à nos lieux de vie, à nos activités professionnelles ou encore aux technologies à notre disposition, alors qu’auparavant certains de ces éléments instauraient une forme de stabilité dans les existences, ils sont désormais des espaces mouvants, en perpétuelle reformulation et peuvent générer une inquiétude, voire une difficulté à s’adapter aux reconfigurations permanentes de nos cadres de vie.
Ne nous y trompons pas : parler de ces changements n’est pas les condamner, une partie d’entre eux ont aussi été porteurs d’émancipation, mais ils induisent une instabilité dont il faut examiner les conséquences et parmi elles la difficulté à tisser des liens communautaires pérennes sur lesquels se reposer.
« Parler d’appartenance, c’est donc aussi une façon d’approcher l’époque, car d’une certaine manière, nous sommes tous et toutes en mal d'appartenance. »
Juliette Rousseau
Parler d’appartenance, c’est donc aussi une façon d’approcher l’époque, car d’une certaine manière, nous sommes tous et toutes en mal d’appartenance. Et ce mal suscite une variété de réponses, dont une partie s’avère profondément toxique et hostile à toute idée de vie partagée.
François Sarano, océanologue et ami, expliquait récemment en interview que l’on a tort selon lui de parler, au sujet des écosystèmes, d’espèces autochtones et d’espèces exogènes, car au fond ces catégories n’ont pas de sens.
Le propre du vivant est de se déplacer explique-t-il, et se faisant, de créer continuellement de la diversité et du lien. Je sais, bien sûr, que les comparaisons entre sociétés humaines et animales peuvent souvent s’avérer scabreuses, mais je vois néanmoins dans le discours de François une leçon pour notre époque.
L’appartenance au fond dépend moins de notre capacité à trier ce qui compose nos communautés que du temps qui nous est laissé pour les façonner et en nouer les vivants ensemble.
Qu’est-ce que cela peut nous enseigner ? Que l’idée qu’il faudrait réduire ou restreindre la quantité de nos liens pour restaurer des communautés prospères et apaisées est non seulement contre-productive, mais d’une certaine manière elle est fondamentalement opposée au principe même de la vie.
Alors que le monde semble se refermer pour entrer dans une nouvelle nuit de l’humanité, je m’accroche à une idée qui a fait ses preuves dans ma vie : il n’y a pas de joie plus transformatrice que celle que l’on partage là où l’ordre dominant nous dit qu’il ne devrait y avoir qu’hostilité ou indifférence.
Le rétablissement de liens négligés, voire prohibés, et l’affirmation de communautés profondément hétérogènes, mais attachées à se donner du temps et un horizon, comptent désormais parmi nos principaux recours.
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© Benjamin Rullier
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