La démocratie participative en milieu rural, l’échelon de l’innovation
En 2020, les citoyennes et citoyens de plusieurs communes rurales de l’Ouest ont accordé les clés de leur mairie à des listes participatives, qui ont bousculé les codes de la pratique de la politique locale. On comptera d’ailleurs 682 listes citoyennes participatives en France aux prochaines élections municipales, selon Fréquence commune, contre 405 listes pour le Rassemblement national, selon un décompte de La Relève et la peste. Tour d’horizon en Loire-Atlantique.
Écrit par : Mathilde Doiezie
Publié le : 9 mars 2026

©Mairie de Couffé
« À Couffé, à chaque fois que la mairie porte un projet, elle organise une réunion publique et nous invite à donner notre avis », décrit Cécile Lhomme. À 36 ans, celle qui vit depuis 2017 dans cette commune rurale de 2 500 habitantes et habitants, localisée entre Ancenis et Nantes (Loire-Atlantique), est très enthousiaste vis-à-vis de la façon dont la politique locale contribue au dynamisme de l’endroit où elle vit.
Depuis l’élection de 2020, qui a porté la liste « Naturellement ensemble » (sans étiquette) de Daniel Pageau à la tête de la mairie, la municipalité a fait de nombreux efforts pour s’ouvrir à la démocratie participative.
Une part intégrante du programme
Cécile a pris part à des réunions sur la végétalisation de l’école publique ou sur le réaménagement du bourg. Elle a aussi participé à un « groupe projet » initié par la municipalité, visant à créer avec des habitantes et habitants un événement autour de la Journée internationale des droits des femmes, chaque 8 mars. Après trois éditions réalisées main dans la main avec la mairie, une association dédiée et autonome a vu le jour, baptisée Tout feu Couf’femmes.
Intégrer la démocratie participative à la vie municipale faisait pleinement partie du programme de la liste en 2020, lui-même construit grâce à des ateliers avec des jeunes, des associations, des commerçantes et commerçants et des habitantes et habitantes.
« Nous constations un manque de communication global lors du mandat précédent. Nous ne pouvions pas vraiment interagir avec les projets municipaux, au-delà de fausses expériences de concertation autour de PLU [plan local d’urbanisme]. Nous avions envie que les habitants puissent s’investir concrètement dans la collectivité », décrit Leïla Thominiaux, désignée adjointe à la commission « démocratie participative » il y a six ans.
©Mairie de Couffé
Plus de paires de bras pour démultiplier l’action
Si elle avait entendu parler de la commune de Saillans (Drôme), source d’inspiration de nombreuses listes pour mettre en place de la démocratie participative à l’échelle rurale, Leïla Thominiaux explique que la nouvelle équipe a d’abord eu besoin de se former concrètement aux enjeux de la démocratie participative, puis de rédiger une charte de fonctionnement pour assurer transparence et garde-fous.
Parmi les instances d’échange mises sur pied : des commissions « extra-municipales » ouvertes aux habitantes et habitants pour échanger au long cours, ainsi que des « groupes projets » plus spécifiques, pour un investissement plus ciblé.
D’après le décompte de l’an dernier, 136 personnes se sont investies dans ces commissions ou dans ces groupes. « Cela nous a permis de démultiplier l’action. Au lieu de nos 23 paires de bras d’élus, nous en avions 136 », s’exclame Leïla Thominiaux. « Globalement, cela nous a permis de favoriser un meilleur climat social, de porter collectivement des projets adaptés à la population, d’avoir de meilleures relations entre élus et citoyens », continue celle qui sera tête de liste pour ces prochaines élections municipales de mars 2026, où seule la liste de la majorité sortante se présente.
Pour ses actions, Couffé a obtenu en novembre le label « Villages et villes citoyennes », décerné par l’association Empreintes citoyennes. Pour le recevoir, il faut postuler et répondre à un cahier des charges élaboré autour d’enjeux de gouvernance, de coopération, d’éducation à la citoyenneté, d’inclusion, de transition écologique et sociale.
Pour son fondateur et directeur général, Julien Goupil, la démocratie participative n’est toutefois pas un horizon en soi. Il vise plutôt à « renforcer la participation citoyenne dans le cadre de la démocratie représentative », afin de contribuer à un meilleur reflet de l’intérêt général.
Répondre par l’échelon local au désamour de la politique
Couffé est devenue la quatrième commune de Loire-Atlantique à recevoir ce label et la 87e à l’échelle hexagonale, pour plus de 800 dossiers de candidature reçus. Parmi les autres lauréats du département se trouvent deux autres communes rurales : Plessé – largement médiatisée –, ainsi que La Grigonnais. Toutes s’inspirent les unes des autres, en échangeant sur leurs expériences au sein de différents réseaux d’élues et élus, comme Bruded ou Territoires 44.
Maire de La Grigonnais depuis 2020 et candidat à sa réélection, Gwenaël Crahès relate de nombreuses expériences mises en place : des comités de projets « sur un temps limité et un sujet identifié » – comme ceux dédiés à la création d’un jardin-forêt et au renouvellement de l’aire de jeux, réalisé avec les enfants et les assistantes maternelles qui l’utilisent – ; un budget participatif ; l’invitation de trois citoyennes et citoyens tiré·es au sort lors du conseil municipal, « même si celui-ci est toujours public » ; des rencontres directes avec les habitantes et habitants dans les hameaux.
Pour l’édile, rendre l’exercice de la démocratie participatif à l’échelle rurale est une manière de répondre au « désamour des citoyens vis-à-vis de la politique » à un échelon plus élevé. Il estime que c’est plus facile à faire dans sa commune de 1 800 habitantes et habitants que dans le « plus gros village du département », en clin d’œil à Nantes.
Même s’il n’est pas naïf : « Dans les communes rurales, les maires sont souvent plus proches des habitants, mais certains se limitent à l’information, d’autres à de la concertation. Nous, nous souhaitions aller plus loin, en misant sur cette proximité pour promouvoir l’engagement dans la démocratie participative. »
« Ce qui change, c'est l'interconnaissance : on sait qui décide. Alors qu'en milieu urbain, en dehors de la figure du maire, le rapport au pouvoir peut être plus distancié et moins lisible. »
Loïc Blondiaux
Professeur de sciences politiques
Gare au mythe de la proximité
Loïc Blondiaux, professeur de sciences politiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste de la démocratie participative, met effectivement en garde contre ce « mythe de la proximité » en milieu rural. « Ce n’est pas parce qu’on se connaît, qu’on se croise, qu’on fait participation », abonde Sylvie Barnezet, déléguée générale de l’Institut de la concertation et de la participation citoyenne.
« Ce qui change, c’est l’interconnaissance : on sait qui décide. Alors qu’en milieu urbain, en dehors de la figure du maire, le rapport au pouvoir peut être plus distancié et moins lisible », esquisse Loïc Blondiaux, qui nuance toutefois aussitôt : « Avec le développement des intercommunalités, la capacité d’agir des communes rurales a pu s’affaiblir. »
Pour le spécialiste, la présence en milieu urbain d’une population plus jeune et plus éduquée serait aussi « corrélée à un niveau d’exigence plus grand en matière de participation ». D’autant que les villes et les métropoles disposent davantage d’outils, d’ingénierie et tout simplement de personnel dédié à ces questions. Ainsi, l’exercice de la démocratie participative s’exprime autant en milieu rural qu’en milieu urbain.
©Mairie de Couffé
Vivier d’innovations, démocratie du faire
Par contre, Sylvie Barnezet, Loïc Blondiaux et Julien Goupil sont certains d’une chose : la commune rurale est le bon échelon pour innover et renouveler la démocratie. « C’est plus facile pour un habitant de se connecter aux projets d’une commune rurale qu’à ceux portés par les instances pérennes développées dans les grandes villes, souligne le fondateur d’Empreintes citoyennes. Au point que celles-ci deviennent envieuses de leur agilité et de leur capacité à responsabiliser les citoyens. »
En milieu rural, il y a cette capacité à « faire territoire commun, accueillir le conflit, à intégrer les réflexions autour du vivant non humain », élabore Sylvie Barnezet. Et, surtout, « à faire des choses concrètes ensemble ». Loïc Blondiaux appelle cela la « démocratie du faire ». « Ce n’est pas forcément de la démocratie participative au sens classique du terme, plus de l’auto-organisation : pour faire émerger des projets d’énergie participative, de gestion des communs. », développe le professeur de sciences politiques.
À Couffé en tout cas, l’exercice plaît, car un énorme vivier d’habitantes et habitants se remontait déjà les manches : la commune compte une soixantaine d’associations, pour ses 2 500 habitantes et habitants. Et pour faire prendre la mayonnaise d’une démocratie renforcée, rien de tel que d’ajouter un soupçon de fête : la mairie a proposé à des habitantes et habitants de relancer la grand fête populaire Couffé en fête, avec des Olympiades pour mieux se rencontrer, se fédérer et défendre son quartier du bourg ou son hameau ; ou tout simplement sa commune.
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