Le camion Môme essaime l’art dans les écoles du bocage normand
Puisque les musées sont en ville, l’Usine Utopik, le centre d’art contemporain régional implanté à Tessy-Bocage dans la Manche, a décidé en 2023 de mettre le camion Môme sur les routes de campagne. Dedans, des œuvres d’art qui se révèlent aux enfants une fois le haillon ouvert dans les cours d’école. Jusqu’aux plus petits des villages qui ont conservé des classes. Comme Coulouvray-Boisbenâtre, 529 habitants et habitantes, ce jeudi 30 avril.
Écrit par : Isabelle Bordes
Publié le : 12 mai 2026

Samantha et Brendan lèvent le rideau (haillon dessiné par Ugo Lange). © Isabelle Bordes
Une grappe d’enfants vient de monter la rampe du camion et se presse devant les cinq grandes toiles et leurs personnages. Regards attentifs et curieux, mouvements lents parce que l’espace du camion est restreint et qu’ils et elles savent, visiblement, qu’il faut faire attention. « C’est un camion qui vient tous les ans pour montrer les arts, et chaque année ça change », expliquent Thia et Lola à Fiona, qui découvre le camion Môme pour la première fois. Grands yeux sérieux, Charlie commente, en connaisseur : « Comme ça, on voit des œuvres, on découvre des artistes. Sinon on n’en voit pas. »
Pour les cours moyens, le camion Môme est devenu familier. © Isabelle Bordes
Il est en cours moyen à l’école de Coulouvray-Boisbenâtre, petite commune juchée sur de hautes collines en lisière de la Manche et du Calvados, et fait partie des chanceux et chanceuses qui en sont à leur quatrième visite. C’est que l’école de 50 élèves, située dans le Réseau d’éducation prioritaire (REP) de Villedieu-les-Poêles, et dirigée par Sabrina Martin, compte parmi les fidèles du dispositif, redemandant la venue du camion Môme chaque année. « Moi je n’étais pas là en CP, regrette Lucas, alors ce n’est que la troisième fois. Je ne sais pas dessiner mais j’aime bien regarder », sourit-il. « Et ce qui est bien, c’est qu’à chaque fois ce n’est pas le même style, pas les mêmes techniques, pas les mêmes matières », ajoute Charlie.
Comme un musée itinérant
Le camion s’est garé dans la cour quelques heures plus tôt. Dans le chant des oiseaux d’un clair matin d’avril, et les effluves du lilas du voisin. Sur les routes sinueuses qui l’ont grimpé jusque-là, il a promené ses flancs dessinés par Ugo Lange, un artiste venu en résidence à l’Usine Utopik, et son haillon vert revendique clairement sa mission : « CaMion d’expÔ noMade en bocagE ».
Les premiers à visiter le camion ont été les maternelles, accueillies par Samantha Challier en service civique et Brendan Fravalo, le médiateur culturel de l’Usine Utopik. L’une a proposé un petit jeu de dessin au groupe resté en classe, tandis que l’autre a accueilli dans l’espace expo du véhicule le premier groupe de visiteurs et visiteuses. Avec quelques recommandations préalables. « Vous pourrez toucher une œuvre, mais pour les dessins, il faudra juste regarder avec les yeux. » La voix toujours douce, il présente l’artiste, Cécile Dalnoky. Qui, « toute petite déjà, comme vous, aimait dessiner ». Et qui a publié des livres pour enfants, avant de faire des expositions.
Une médiation adaptée aux plus jeunes
Question après question, il fait comprendre aux enfants le travail. Le choix d’une seule couleur dominante pour chaque tableau ; la technique (« de la peinture ») ; l’idée thématique de l’expo : « Se tenir ». « Que font-ils, ces personnages ? » « Ils se font des câlins ! », répondent d’une seule voix, enthousiaste, les tout-petits.
Puis, il leur fait imaginer le geste de l’artiste : « Voyez, elle aime faire de grands mouvements avec ses pinceaux… et comme elle met la couleur derrière ses personnages, ça les fait ressortir, et ça les rapproche de nous, on dirait… » Bouche bée, les mômes contemplent, écoutent. Ils et elles semblent même avoir oublié être assis·es dans la remorque d’un camion.
Bredan complète la découverte plastique avec deux autres formes de création, inspirée des peintures de Cécile Dalnoky : une sculpture de calcaire qu’elle a elle-même réalisée, et deux formes en feutre de laine de « câlins », créées par Manon Leseur. Les enfants peuvent toucher. Les visages sont réjouis, les mains restent précautionneuses.
Accompagné par Marie Lepertel, le premier groupe de maternelles découvre les oeuvres de Cécile Dalnoky, y compris sa sculpture, qu’on peut toucher. © Isabelle Bordes
Le temps d’une récré à courir tout autour du véhicule – « mais pas trop près ! » ont recommandé les maîtresses – les onze élèves des trois niveaux de maternelle se retrouvent toutes et tous dans la classe, pour créer « une œuvre comme Cécile ». Les enfants couvrent une feuille de pastels secs dans les couleurs de leurs envies, puis, ô plaisir, la déchirent en plusieurs bandes, avant de coller celles-ci à leur guise sur une autre feuille. Enfin, ils et elles collent un couple de personnages dessinés exprès pour eux par l’artiste, reproduisant cet effet de contraste « qui les rapproche ». Brendan, médiateur culturel, forme aux arts plastiques. À Utopik depuis la rentrée 2025, il travaille ses ateliers en amont, en lien étroit avec chaque artiste, mais aussi avec les enseignants et enseignantes, qui bénéficient également d’un dossier pédagogique de l’intervention.
Les enseignantes en redemandent
Sabrina Martin, la directrice, en charge des maternelles, apprécie : « Au-delà de la découverte des œuvres, ça permet aux enfants de bénéficier d’un atelier d’arts plastiques bien plus élaboré que ce qu’on peut leur proposer, nous, en classe. »
Le camion Môme, c’est aussi un moment de création pour les écoliers. © Isabelle Bordes
Ses collègues des autres classes renchérissent. « C’est une solution parfaite, pour nous !, résume Margaux Tripard. Ici, l’accès à la culture est compliqué, tout est loin, et comme souvent, ce n’est pas dans les habitudes des familles d’aller dans les musées. »
L’enseignante des cours moyens, Élise Faguais, souligne le coût du moindre transport scolaire : « Rien que pour aller à Villedieu ̶ la ville voisine, à 10 km ̶ c’est 150 € ! Or, dans une petite école rurale comme la nôtre, il y a peu de moyens. » L’école relève en effet de la compétence communale, et donc, d’un budget à l’échelle de la commune : petit. « Et pourtant, on a une super association de parents, et plutôt généreuse, en proportion de leurs moyens », note Aurore Cusson, qui supplée Stéphanie Momplay, coordinatrice du REP, auprès des élèves de cours élémentaire. Elle sourit : « C’est un moment suspendu, dans l’école. On entre dans un camion, et c’est un autre univers. »
Le camion, lieu d’attraction, même à la récré. © Isabelle Bordes
En trois ans, les quelque 7 700 écoliers et écolières qui ont visité le camion Môme ont ainsi pu découvrir la peinture avec les couleurs de Janladrou ou le bestiaire de Jean-Philippe Burnel, le dessin avec François Andes et la gravure avec Mathilde Loisel, le voyage imaginaire avec différentes techniques en compagnie de Patrick Serc, ou encore la photo avec Jacques Blondel.
Celui-ci fait partie des artistes qui ont aussi participé en direct, et en garde un « très, très bon souvenir ». Séduit par la curiosité des enfants, qui avaient tout de suite joué le jeu lorsqu’il avait installé sans rien dire son appareil photo sur un pied au milieu de la cour. Et par le travail de la médiatrice d’alors, Lou Froehlicher : « Elle arrivait à emmener les élèves à chaque fois dans une histoire, j’ai été scotché par son travail ! » Convaincu de l’utilité de cette approche, même pour des tout-petits, il remarque : « L’essentiel, c’est de solliciter la curiosité. Tout éveil est bon. Et ça, ça transcende les milieux sociaux. »
L’art s’invite à l’école du village
Cette école de village, logée dans les murs de la mairie, dans un coin de bocage somptueux – épargné par le remembrement – à l’habitat très dispersé, et principalement occupé à l’élevage, est emblématique du projet « Môme » de l’Usine Utopik, fondée en 2008 par le sculpteur Xavier Gonzalez. « Xavier a toujours voulu se battre pour que les plus petits puissent découvrir l’art. Même avant Utopik. Parce que c’est un âge où se développent les imaginaires, la sensibilité », explique sa compagne Aurore Cusson, en l’absence de l’artiste, pris ce mois-ci par un projet personnel à Taïwan.
Moment de fierté, une fois l’oeuvre réalisée avec le petit personnage donné par l’artiste. © Isabelle Bordes
Alors que le centre d’art contemporain avait déjà quinze ans d’existence, apportant la preuve, par sa renommée auprès des artistes, et sa fréquentation régulière, que l’art, et même l’art contemporain, pouvait vivre à la campagne et créer des échanges, l’idée du Môme a germé chez Xavier Gonzalez, qui avait noté « le manque d’accès aux arts visuels » des écoliers et écolières du primaire.
Gwendoline Hallouche, coordinatrice culturelle de l’Usine Utopik depuis 2020, se souvient comment tous les trois se sont jeté·es dans l’aventure, avec Mélodie Baslé, la médiatrice d’alors. Elle a justement consacré son mémoire d’étudiante à « l’itinérance culturelle », et se dit « hypersensible » à ce qu’un regard sur l’art puisse être offert à toutes et tous. Il fallait remédier au « manque d’accès des écoliers en milieu rural, du fait de l’éloignement géographique ».
D’où cette idée de « galerie itinérante », mise à portée de tout le monde. Vraiment tout le monde, puisque la venue du camion Môme est absolument gratuite. Le projet, financé essentiellement par la direction régionale des Affaires culturelles (Drac), coûte d’ailleurs assez cher, et le centre espère pouvoir continuer cette action tant appréciée : sur les 25 écoles qui se sont inscrites cette année, 19 sont des récidivistes. « C’était complet en une dizaine de jours, cette année, on a même dû refuser des écoles, regrette Gwendoline. Mais on ne peut pas faire davantage que deux jours de présence par semaine. »
Le Môme, digne fils d’Utopik
Le Môme ne va pas qu’aux enfants. D’abord, parce que les parents d’élèves sont convié·es à voir l’expo et discuter avec l’équipe à la sortie des classes. Mais aussi parce que le camion porte les arts et leur découverte auprès de toutes sortes de publics, fréquentant de plus en plus de rendez-vous festifs ou populaires : le marché de Coutances, un camping en bord de mer l’été dernier, les Virées du terroir à Saint-Lô, ou invité auprès des tout-petits par le centre communal d’action sociale de Vire.
Bref, dans le droit fil de cette Usine Utopik qui a fait le pari de faire se côtoyer campagnes et arts contemporain, celui-ci étant souvent considéré comme l’apanage des villes, voire des grandes villes. Aujourd’hui, l’Usine Utopik a accueilli plus de 100 artistes en résidence, créé une biennale en 2021 le long de la Vire, pérennisant 24 œuvres en extérieur sur 32 km, accueille des jeunes mais aussi des adultes dans ses ateliers de création, met les quelque 400 œuvres de son « Artotek » à disposition de qui veut… Et ce camion Môme, donc, qui ne demande qu’à creuser son sillon longtemps encore.
Un petit jeu pour s’entraîner au dessin pendant que les copains visitent le camion. © Isabelle Bordes
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