Éditer en ruralité
Baptiste Fluzin est typographe et éditeur de la maison associative les vilains, à Quimperlé (Finistère). Pour « Rural », il signe une carte blanche où il revient sur ce que signifie être éditeur indépendant en ruralité, à l’aune de l’actualité fourmillante du secteur.
Écrit par : Baptiste Fluzin
Publié le : 18 mai 2026
© Félix Vallotton, Le Vent
« Le milieu de l’édition est en crise. » Cela fait partie de ces aphorismes contemporains que l’on peut répéter à l’envi sans que nos interlocuteurs ne trouvent grand-chose à redire : on acquiesce, l’air grave et entendu.
Mais la formule occulte quelque chose et laisse à croire qu’il y aurait « un » milieu de l’édition, homogène, lequel serait en crise, donc. Depuis quelque temps, je me méfie de ces singuliers en embuscade. Ça a commencé avec « la science », mais c’est aussi vrai « du peuple » ou de « la démocratie ». Très souvent, ce que cela cache, c’est un point de vue occidental et puissant. Ne serait-il pas déjà plus juste de dire « notre science », « notre peuple », « notre démocratie », « notre édition »… laissant ainsi entendre qu’il y en a d’autres, ailleurs ? Amorcer un début de spatialisation et de multitude.
« D’où tu parles, camarade ? » Encore une formule, venue presque d’un autre temps et qui ressurgit, parfois anglicisée en check your privilege. Prenons-la au sens premier. Je parle – j’écris – depuis Quimperlé. J’y suis installé depuis un an. Auparavant j’ai vécu à Nantes, Paris, Prague, Paris encore, puis Belfort. En somme, essentiellement en ville. Des villes auxquelles je ne me suis jamais vraiment senti appartenir.
Je m’y suis retrouvé par des concours de circonstances, par la force des études, par la nécessité du travail… Quimperlé est le premier endroit où j’habite en ayant le sentiment de l’avoir durablement choisi. Je suis petit éditeur. Avec ma compagne on a créé une maison associative, les éditions les vilains au catalogue fourni : un livre publié en cinq ans, l’association pour l’écologie du livre serait fière de nous !
« Alors éditer depuis la ruralité, ça change quoi ? »
Il se trouve qu’à Quimperlé, des ami⋅es m’ont précédé : les éditions Divergences. Leur venue n’est pas étrangère à la mienne. Ils ont eu l’occasion de s’exprimer sur leur choix : volonté de quitter Paris, contraintes financières, nécessité de rester malgré tout relié par le train à certains axes…
Nous voilà donc en Finistère, éditeurs, sur une terre qui en a connu bien d’autres avant nous (à moins de cinq kilomètres, il y avait, il y a peu encore, les éditions La Digitale : par exemple).
Alors éditer depuis la ruralité, ça change quoi ? Déjà il faut en être conscient. Qui sont les ruraux qui se pensent ruraux et se disent ruraux ? Je veux dire, qui « emploient » ce terme ? Je n’en ai pas encore rencontrés. Alors bien sûr ici, au café ou ailleurs, on parle parfois de « la ville ». Bon, Quimperlé c’est une ville, d’accord, mais quand on dit la ville, ça veut dire la plus grande, celle d’à côté (Lorient, Brest) ou celle que l’on a quittée : « J’aime bien retourner à la ville, mais au bout de quelques jours je suis contente de rentrer… Ah j’étais en ville j’en ai profité pour aller voir telle expo ou aller dans « ce magasin qu’on ne trouve pas ici » ! »
Je dirais que ce que ça change déjà, c’est qu’on fait plus de route ! En voiture ou en train, les trajets sont difficilement évitables. Un salon ici, une rencontre en librairie là… On veut connaître ses alentours, et s’il se passe bien des choses chez nous, ça ne meuble pas l’année. Déjà une différence, peut-être ?
© Gravure de Gwen Raverat
Hypothèse : L’éditeurice rural⋅e doit agir en réseau par défaut
« Je ne sais pas vraiment ce que je pourrais répondre à la question de la ruralité et l’édition car c’est une question que je ne me suis jamais posée. Et j’ai beau vivre depuis plus de soixante ans à Vezelay, il me semble qu’il y a toujours eu un lien entre Paris et ici la campagne. Liens amicaux ou professionnels. »
Claude Stassart-Springer, éditions de la Goulotte, Vézelay (89)
Mais fait-on des textes différents depuis ces 88 % du territoire national (saviez-vous que l’on a gagné 10 % de ruralité à la faveur d’un changement de calcul en 2020) ? Pas automatiquement. Il y a quelques semaines, nous fêtions les 2 ans de la librairie et du café Divergences. À cette occasion on a reçu, entre autres, Nicolas Framont et Rob Grams de Frustration Magazine. De leurs présentations et de nos échanges je retiens ceci : attention à ne pas opposer villes et campagnes, cette géographie caricaturale peut jouer en faveur de ceux qui ont à gagner à faire disparaître une lecture de classe (les campagnes ont leurs petits-bourgeois, les villes leur prolos).
De nouveau, un singulier en embuscade est déniché, il n’y a pas plus « une campagne » ou « une ruralité » (encore moins « une France périphérique ») qu’il n’y a « un milieu » de l’édition. Est-ce à dire que l’endroit où l’on vit ne change rien au métier, à la manière de faire ? Non plus : de ce que je constate ici, c’est qu’il m’était plus facile de rester dans une bulle sociale quand je vivais dans une grande ville. C’est presque mathématique même si contre-intuitif, le grand nombre de la ville n’engendre pas nécessairement la diversité (du fait d’un entre-soi tacite et quasi-organique), or en campagne : moins de monde à un même endroit = plus difficile de ne croiser que des semblables.
Hypothèse : L’éditeurice rural⋅e se confronte nécessairement à la différence dans son quotidien (sauf à rester cloîtré⋅e chez soi)
« Ne plus résider à Paris change beaucoup de choses. Ça crée un décentrement assez intéressant, ça m’a permis de sortir du microcosme d’éditeurices, d’universitaires, de militants d’extrême gauche dans lequel je gravitais et qui tourne parfois un peu en vase clos. On ne se rapporte pas au politique de la même façon dans une ville de 12 000 habitant⋅es que dans une métropole de plusieurs millions de personnes. Mes relations avec nos auteurices n’ont pas particulièrement changé, même s’il y a des thématiques que l’on abordera dans l’année qui vient auxquelles on n’aurait peut-être pas prêté attention si l’on était resté à Paris. »
Johan Badour, éditions Divergences, Quimperlé (29)
Et le rapport avec les auteurices, les autres acteurices de la chaîne du livre ? Je dois dire qu’Internet a formidablement contribué à faire disparaître les localités. Quel⋅le éditeurice de région n’a pas vécu cette scène en salon, après quelques échanges : « Aaahh mais vous êtes dans telle localité ? » (sous entendu, « on vous croyait ailleurs », sous-sous entendu, « on vous croyait à Paris »). Encore une fois, on serait tenté de se dire qu’au final, entre une lecture de classe et la magie d’Internet, plus rien ne sépare les petit⋅es des villes des petit⋅es des campagnes.
C’est de nouveau inexact. Ce que je trouve là encore de différent à cet endroit où je vis et que j’apprivoise, c’est un rapport « au temps et à l’espace » (intime) différent, qui impacte le professionnel. C’est bien simple, je dispose d’une chambre d’ami⋅es pour la première fois de ma vie ! C’est bête mais ça change tout : je peux recevoir sur une durée plus longue, sans que ce soit inconfortable, ni pour les personnes accueillies ni pour moi. Cela permet de fait de renouer avec des amitiés distendues, d’en nouer de nouvelles, sur un temps plus long. Or je crois que les bons livres se font avec du temps de qualité et de l’amitié (ou plus largement, de la confiance). Une chambre d’ami⋅es ou la maison inoccupée de copaines se transforme facilement en lieu de résidence d’écriture, une rencontre en librairie incite à passer la nuit ou le week-end sur place…
Hypothèse : L’éditeurice rural⋅e peut plus facilement accorder du temps et de l’espace à ses auteurices. Cela a en revanche un coût : maintenir le lien avec la ville est un effort, pas toujours récompensé
« […] à Paris je n’aurais pas pu élever mes trois enfants et faire mon travail personnel d’édition et d’art plastique. Trop de bruit, trop de monde, trop de distractions. Le revers de la médaille : [ne] pas être dans le coup de la vie parisienne des arts plastiques. »
Claude Stassart-Springer, éditions de la Goulotte, Vézelay (89)
Quand j’ai accepté cette proposition d’article, j’avais en tête le titre de Bell Hooks, De la marge au centre. Je partais avec cette image de marges, qu’il se serait agi d’épaissir, de lier, jusqu’à ce que la préoccupation du centre les quitte totalement, leur devienne étrangère. Mais au final, on trouve des marges partout, c’est juste une question d’échelle : à celle de la capitale, les marges sont la banlieue, à celle de la ville intramuros, les immeubles qui longent les rails ou les axes de circulation, à celle de la petite ville, les bourgs et lieux-dits alentours, qui veulent dire ramassage scolaire et temps de trajets allongés (et donc difficulté à rester à des événements en soirée, encore plus d’y boire un verre ou plus)…
« L’éditeurice en ruralité peut difficilement, à mon sens, séparer son activité professionnelle de sa vie personnelle, ici il n’y a pas beaucoup d’anonymat possible : on travaille avec des gens que l’on fréquente en dehors du job, et les gens avec lesquels on ne travaille pas savent vite ce que l’on fait dans la vie. On doit parfois cumuler différentes activités, certaines très fortement ancrées géographiquement (dans mon cas la viticulture). Par ailleurs, bon nombre de ruraux sont de plus ou moins ancien⋅nes habitant⋅es des villes. On ne coupe jamais complètement le lien, condamné⋅es à rester « à cheval » entre deux mondes, deux espaces géographiques. La seule différence c’est que nos anciens contacts citadins attendent parfois de nous que nous incarnions notre identité de nouveaux ruraux (pour bonne part fantasmée). Il nous faut alors choisir : donner le change ou bien s’éloigner progressivement. »
Chloé Martin, éditions les vilains, Quimperlé (29)
Puisqu’il me faut conclure, revenons à la notion de ruralité (comprise sous l’angle de l’outil statistique : une grille de lecture basée sur la densité) en lien avec l’acte d’édition. J’émets l’hypothèse finale qu’il existe sans doute une ruralité des textes, des voix, qu’il nous faudrait chercher, que l’on soit éditeurice de village ou de métropole. Edmond Thomas (éditions Plein Chant, Bassac) qui nous a quittés en fin d’année dernière avait une collection dédiée aux « voix d’en bas » (tournure qui n’avait rien de misérabiliste pour celui qui avait découvert le livre comme apprenti typo à 13 ans, travaillant au rebut d’une imprimerie – voir Plein Chant, Histoire d’un éditeur de labeur, éditions l’Échappée). Peut-être que l’édition rurale, c’est trouver les voix d’à côté, du fait d’une proximité et d’une attention plus grandes, et les porter ailleurs, en rhizome, elles qui méritent d’être lues partout.
Peut-être que l’édition rurale, c’est transposer une géographie du territoire à une géographie des relations de travail, clarifier en somme où l’on se tient et chez qui l’on édite.
« Paradoxalement, je trouve qu’on rentre dans une séquence intéressante. Les actionnaires de gros groupes éditoriaux comme Hachette ou Editis ne cachent plus leur agenda politique et leur désir de mettre leurs maisons d’édition et leurs médias au service de combats politiques réactionnaires. De ce fait, beaucoup d’acteurices du monde du livre sont mis au pied du mur, c’est notamment le cas d’auteurices de gauche pour qui, publier dans ces groupes va devenir de moins en moins tenable politiquement. À nous, les maisons d’édition indépendantes, de leur montrer qu’on peut les accueillir dans de très bonnes conditions et faire vivre leurs livres aussi bien que les gros. Beaucoup de maisons indépendantes ont fait le choix de se monter ou de déménager en dehors de Paris ces dernières années et tout cela vient participer du même mouvement : celui du nécessaire éclatement d’un monde éditorial bien trop centralisé. »
Johan Badour, éditions Divergences, Quimperlé (29)
En 1999 paraissait chez La Fabrique le livre L’Édition sans éditeurs d’André Schiffrin, fils de Jacques Schiffrin, fondateur des éditions de la Pléiade. Il y décrivait un paysage éditorial américain rythmé par la prédation et régit par le marketing, soit ce qui est en train de se réaliser chez nous.
J’aimerais nous inviter à être facétieux⋅ses et à en renverser le titre : imaginons ce que seraient beaucoup beaucoup d’éditeurices, libéré⋅es d’une certaine édition !
Pour cet article, j’ai contacté plusieurs maisons d’éditions – éditions de La Goulotte à Vézelay (Yonne), Le Temps qu’il fait à Mazères (Ariège), éditions Isabelle Sauvage à Plounéour-Ménez (Finistère), Tombolo Presses à Nevers (Nièvre), éditions du commun à Rennes (Ille-et-Vilaine), éditions Divergences à Quimperlé (Finistère) – toutes n’ont pas pu me répondre à l’heure de publier, mais elles valent assurément toutes le coup d’œil !
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© Benjamin Rullier
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