« Je te laisse profiter ou tu sors ? » : récit d’une immersion au Canon français (2/2)
En août 2024, notre journaliste a participé, sans y être convié, à un « banquet » du Canon français, cette entreprise accusée de connivence avec l’extrême droite. Voici la deuxième partie de ce reportage.
Écrit par : Maxime Pionneau
Publié le : 16 juin 2026

Après avoir été baladés par les créateurs du Canon français, nous nous sommes rendus, incognito, à un repas organisé en Touraine, terre natale de l’entreprise. © Théophile Trossat
Ce reportage va droit dans le mur. Je ne sais pas quoi dire à mes voisins de table qui ne savent pas que je suis un journaliste affublé en « type de droite » pour raconter ces « innocents » « banquets » du Canon français auxquels les organisateurs m’ont empêché de me rendre avec mon gentil calepin et mes mauvaises questions. Dans la cour du château de Montpoupon, en Indre-et-Loire, on attend que le cochon débarque sous cette chaleur accablante du mois d’août 2024. Théophile, mon collègue photographe, s’enquille des grands verres comme pour se purger de quelque chose.
En mai 2024, le duo d’entrepreneurs derrière le Canon français s’est retrouvé en une du Figaro Magazine, qui titre sur « ces influenceurs qui font aimer la France ». Extrait : « “On accueille chaleureusement des journalistes”, alerte aussi l’organisateur, élevant la voix pour couvrir les quelques acclamations et nombreuses huées qui lui répondent. “Vous, Le Figaro, ça va, on vous aime bien”, rassure un voisin de table. » OK. Gardons la tête froide. Ne buvons pas trop. Ça tombe bien, c’est moi qui conduis. Qu’auraient fait ces maîtres de l’immersion journalistique, Hunter S. Thompson, Nellie Bly ou Ted Conover ?
Pas de politique ?
Heureusement, le youtubeur d’extrême droite Vincent Lapierre s’est rendu à un banquet en novembre 2025. Bizarrement, lui n’est pas contraint à la clandestinité journalistique et semble même bien plus dans son élément que moi. Dans une vidéo sobrement intitulée « Les gauchistes ont voulu faire interdire ce banquet », il discute (à 43 minutes et 55 secondes) avec un couple attablé et énonce une critique qui viserait le Canon français : la consommation de porc. Béret sur la tête, un client répond :
– « Si t’aimes pas le cochon — je ne suis pas raciste, je suis Français — si ça te gêne, tu retournes dans le pays d’où tu viens. »
– « […] Non mais pour des millions de Français, c’est pécher ! », reprend Vincent Lapierre, un collier à fleurs autour du cou.
– « […] Elles ont des bérets sur la tête et n’ont pas de voile, et alors ? Ça gêne quelqu’un ? On est en France putain. Qu’elles vont [sic] en Iran ou en Afghanistan. »
Le repas, organisé en parallèle de la fête de la Chasse et de la nature, a été ponctué de nombreuses animations, comme ici, avec un lâcher de chiens de chasse. © Théophile Trossat
La panique morale en matière culinaire est une constante chez cette droite identitaire qui s’inquiète de l’hégémonie du tofu et du poulet frit. Autour de 2010, le Bloc identitaire, un groupuscule d’extrême droite, organisaient des apéros « saucisson et pinard ». Par la suite, d’autres groupuscules se sont mis à distribuer des repas à destination des « SDF français ». Comprendre : des repas avec du porc, pour être sûr de bien nourrir les clochards bien de chez nous. « Si on veut être grand public, il ne faut pas que des gens viennent profiter de l’événement pour militer », nous indiquait par téléphone Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse. La charte des repas prend l’étrange et invérifiable soin d’interdire les discussions politiques à table.
Rendez-vous en terrain connu
Dans la campagne tourangelle, il faut encore chanter Le Chasseur de Michel Delpech avant de taper dans le saucisson, les rillettes et le pâté en prenant soin de ne pas évoquer la situation à Gaza ou la réélection plus qu’improbable de Trump pour un deuxième mandat. Je connais bien cette chanson. « Soudain, j’ai vu passer les oies sauvaaaageuh… » À vrai dire, je connais bien l’ambiance que ces « banquets » tentent de singer. C’est celle de n’importe quelle fête populaire rurale organisée par un comité des fêtes avec des odeurs de frites et d’andouillettes.
J’imagine ces types autour de moi comme autant de citadins arrogants qui s’y pointent (au micro, un animateur annonce les gagnants de la tombola et la fanfare joue à 19 heures), chemise remontée sur les avant-bras, se marrant de tant de pittoresque. Voyage en terre inconnue. Bienvenue chez les ploucs. Je me souviens aussi de grandes ripailles qu’organisait mon oncle, chasseur et moustachu. Mes cousins, profs de gauche et artistes amateurs, se mettaient des cuites terribles avec les copains chasseurs de mon oncle et personne ne parlait de « vivre ensemble » avec un air pompeux.
Tout au long du repas, on chante autant des classiques un peu surannés de la chanson française que La Marseillaise à pleins poumons. © Théophile Trossat
Mon oncle avait aussi une sorte de squat, un « rendez-vous », où ses potes, tous célibataires, traînaient sans doute pour éviter de se retrouver trop vite chez eux, avec leur solitude et la télé qui grésille. On y allait après avoir nettoyé les chenils où étaient parqués une centaine de chiens. Pour nourrir la meute dont le chef s’appelait Ouganda, on jetait des oreilles de vaches récupérées de l’abattoir voisin ou de la viande périmée d’un supermarché. Aujourd’hui, Ouganda est mort, mon oncle est trop vieux pour chasser et tout un pan de la jeunesse de droite trouve terriblement hype de se la jouer terroir et tradition.
Le lard en star
Je pense à tout ça parce que je me demande ce que je vais pouvoir écrire sans me faire radier de la profession et harceler par l’extrême droite. Devant son verre de rouge, Théophile est attrapé par le bras et doit se balancer de droite à gauche (et de haut en bas). Il semble un peu circonspect, mais les verres successifs achèvent de le dérider. Il est très exactement 13 h 06 — ce métier exige de la précision — et j’attaque mon dernier verre afin de pouvoir le ramener vivant sans que l’on finisse dans la rubrique faits divers de La Nouvelle République, le journal régional qui couvre l’événement.
Un photographe prend notre tablée en photo. On se décale discrètement et on évite de peu les honneurs de la presse locale. Surgit alors une palanquée de chiens de chasse au milieu de l’allée. Les chiens hurlent comme si on était autant de renards. « Star du banquet : LE COCHON ! » Je repense à ce coup de fil à Patrick Rambourg, historien spécialiste de la gastronomie française, quelques semaines plus tôt. Quand il avait jeté un œil au menu, il semblait quelque peu circonspect : « Quand j’étais jeune, un repas de mariage durait deux jours. Aujourd’hui, tout ça a diminué. Même quand vous regardez ce que propose le Canon français, il n’y a qu’une entrée, qu’un plat et qu’un dessert. »
« Qu’est-ce qui attire les gens dans cette histoire ? », nous demandait l’historien sans que l’on ne sache trop quoi répondre. Au journal Le Monde, le sociologue Benoît Coquart, spécialiste des milieux ruraux et des classes populaires, évoque « la promotion sélective d’un passé et de traditions qui parlent à des jeunes nostalgiques d’époques qu’ils et elles n’ont pas directement connues ». Le cogérant du Canon français, Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse, répondait que « c’est original » et « convivial ». Et puis, il y a cette broche. « Ça fait rêver les gens ! », observait-il.
La guerre des broches
Pourtant, la cuisson horizontale n’est pas une tradition menacée de grand remplacement vertical. Un peu partout en France, des comités des fêtes proposent, eux aussi, de la viande cuite à la broche et à moindre tarif. Au hasard : le 13 juillet 2024, à une heure d’ici, à Continvoir, on proposait du jambon pour 12 € (sans compter la soirée dansante et le feu d’artifice). Au Monde toujours, Benoît Coquard analyse : « Cela s’inscrit dans une dynamique, déjà ancienne mais en progression évidente, de réappropriation et de politisation de certains produits culturels populaires par une jeunesse bourgeoise et héritière généralement conservatrice. »
Le clou du spectacle, c’est le cochon grillé à la broche. © Théophile Trossat
Sur l’air de Pour Un Flirt avec toi, le cochon circule entre les tablées, comme s’il dansait. Puis, il arrive enfin devant nous, cerné de pommes de terre grenailles et de haricots verts, sans doute cuits à la vapeur. Près de deux ans après les faits, en lisant ce texte, Théophile ne décolère pas : « Il y avait effectivement un cochon grillé mais beaucoup plus de jambons. Parce que ça raconte aussi cette époque Instagram, ils font passer un cochon entre les rangs mais ça nourrit pas plus de 100 personnes une bête pareille, dans l’assiette 80 % se retrouvent avec un jambon moulé, précuit, sec et juste grillé pour le réchauffer, comme à la cantine. »
Mon camarade photographe tire la tronche et prend son assiette en photo comme un médecin légiste immortaliserait une scène de crime. Un verre de rouge supplémentaire lui apporte un peu de réconfort. Devant mon verre d’eau, j’observe l’alcoolémie générale qui grimpe. Quelques bouchons de crémants volent et Théophile se prête au jeu. Il cause de plus en plus et risque de foutre en l’air notre couverture. Je l’engueule un peu ; moi aussi, je voudrais être ivre. « Et vous, vous faites quoi dans la vie ? », demande un voisin.
« Je te laisse profiter ou tu sors ? »
Je raconte que je bosse dans les vignes — ce que j’ai fait pendant quelques années quand je rêvais de parvenir à cette profession maudite et sacrée. Il me demande quelle sera la qualité du raisin de l’année. J’en sais foutre rien. Même à l’époque. On ne demande pas à un ouvrier son avis sur la qualité des boulons qu’il visse à longueur de journée. Il s’exécute et rentre chez lui en essayant de penser à autre chose. Tout le monde sait ça. Peut-être trouve-t-il ça suspect ou que je suis un abruti — sans doute les deux. À quelques mètres de là, des canonniers se font photographier avec les deux boss du Canon français. Aucun salut nazi en vue, je n’aurai pas mon scoop. Il est 14 h 15 et c’est le délire total. Un type avec un t-shirt « El toro – canonnier » imite une bête à cornes, fonçant sur un fanion du Canon français.
Ça danse de partout et je commence à expérimenter la solitude du buveur d’eau. Je ne sais pas comment me comporter — mes auteurs favoris sont toujours les plus ivres de leurs histoires. Le fromage arrive et la foule se met à taper sur les bouteilles et verres avec ses couverts. Au micro, on dit d’arrêter ça, mais Théophile continue, l’air goguenard. Comme s’il cherchait à se venger de la situation dans laquelle on s’est volontairement mis. Après avoir jeté un énième bouchon, un type de la sécurité le reprend gentiment : « On fait comment ? Je te laisse profiter ou tu sors ? »
Le repas se termine dans une cacophonie joyeuse. © Théophile Trossat
Les types en bretelles m’agitent leur drapeau français sous le nez comme dans un meeting de la France insoumise en 2017. Il est 15 h 26 et les premiers paquitos sont lancés, comme dans les ferias. Journalisme gonzo oblige et goût achevé du ridicule, je me jette à l’eau et m’écrase lamentablement avant de me faire soulever le pantalon par deux cerbères aux gros bras que je n’aimerais pas croiser cagoulés à la fin d’une manif contre l’immigration. Je me dis que c’est mon heure, mais non. « Je suis aux toilettes et en fond sonore, il y a La Marseillaise avec des cors de chasse, c’est un sentiment étrange », m’écrit Théophile.
La France des bourrés de Tours
Deux types taillés en V sautent dans un trou d’eau qui s’avère n’être qu’un fossé boueux. J’y vois une métaphore de plein de trucs. Je prends la scène en photo pour m’en souvenir. Maintenant, je suis pris de vertige : l’ascension de l’extrême droite est-elle irrémédiable et tout est-il déjà foutu ? Les campagnes sont-elles condamnées à être dépeintes à la façon de la propagande vichyste ou réduites à être perçues comme un ramassis de ploucs arriérés et racistes ? Je pense à mon oncle et à ses copains chasseurs. Je me rassure en me disant qu’ils ne seraient pas assez cons pour lâcher 90 balles ici.
Théophile file 2 € à une fille contre deux clopes. J’en prends une. J’ai arrêté de fumer depuis deux ans. J’adresserai à Stérin la facture pour le dépassement d’honoraires du radiologue chargé de détecter des petites taches brunes sur mes poumons. Théophile vient de dévoiler notre identité — je le fusille encore du regard et menace de le laisser ici — à un type qui a l’air de s’en foutre. Il est gay et a tenté de séduire un gars qui n’a pas été réceptif à ses signaux. Il est temps de décamper. Quand on s’extirpe enfin du fracas et des chemises tachées de vin rouge, j’ai l’étrange impression de m’être pris une cuite sans alcool.
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Crédit photo : Benjamin Rullier
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