Gilets jaunes de campagne : huit ans d’un combat qui laisse des traces
Peu connue pour son militantisme, la commune d’Ancenis a pourtant été, en 2018 et 2019, un haut lieu des Gilets jaunes en Loire-Atlantique. Investi·es dès les premiers jours, Serge et Christelle reviennent, huit ans après, sur l’élan des premières semaines et le sentiment amer de la fin d’un mouvement né à la campagne.
© Benjamin Rullier
Dans sa véranda, Serge dispose sur sa grande table en bois les souvenirs d’une époque révolue. Un badge sur lequel un poing rouge levé émerge d’un gilet jaune, entouré des inscriptions : « Gilets jaunes Ancenis et ses alentours/ Un peuple uni ne sera jamais vaincu », des coupures de presse où on le reconnaît, les cheveux plus courts, les mêmes lunettes pendues à son cou et vêtu d’un gilet jaune, toujours. Et un carnet pour répertorier ses souvenirs chronologiquement. « Acte 1 : la spontanéité de la décision. “Il faut faire quelque chose”. » Cela fait huit ans que le professeur de musique a rejoint le mouvement, qui n’en était pas encore un, qui n’avait pas encore de nom, et qui serait ensuite marqué par d’innombrables actions et rencontres.
© Benjamin Rullier
La première, il a failli la manquer. Il s’est trompé de rond-point. Un peu plus loin, il a finalement rejoint les cinq ou six personnes réunies près du pont. « À l’époque, je me suis dit : il faut faire quelque chose face à ce manque de considération. L’acte 2, ça a été la constitution du groupe. » Un groupe qui s’étoffe, qui discute. « On a commencé à parler ensemble, il y avait des gens à la retraite qui touchaient 600 euros par mois. »
Parmi elles et eux, Serge rencontre Christelle, native d’Ancenis. « J’ai trois gamins en âge d’arriver dans le monde du travail. Quand j’y suis allée, je me suis dit : j’y vais même pas pour moi, j’y vais pour eux. On est encore plus impactés parce qu’on habite à la campagne : on n’a pas de transports en commun, on est obligés de prendre la parole. Il y avait des gens de tous bords, on ne savait pas encore qui était de quel bord politique, on ne se posait même pas la question. Quand on a fait les ouvertures de péage, il y en avait qui faisaient les 2×8, d’autres qui bossaient de nuit, il y avait des retraités, des agriculteurs, tout le monde était représenté. »
© Benjamin Rullier
Les ouvertures de péage ont marqué le mouvement local. « On a le record de France d’ouverture de péage gratuit, 47 jours non-stop », affirme Christelle. Jusqu’au Nouvel An, où les Gilets jaunes sont poussés à quitter les lieux pour investir le rond-point à l’entrée d’Ancenis. Là-bas, des artisans à la retraite donnent un coup de main pour construire une cabane, toutes et tous installent un jardin partagé, organisent des événements et des projections de films.
« Je me rappelle des infirmières de l’hôpital qui s’occupaient d’amener le café le matin. Je me rappelle de cette odeur dans la cabane. Il y avait plein de gens qui nous amenaient à manger, des palettes pour nous chauffer », sourit Serge. Un lieu de vie et de rencontres se crée. « Un clan. » C’est ici que Christelle rencontre celui qui est aujourd’hui son compagnon.
La suite est faite de moments de joie, mais aussi de désillusions de plus en plus nombreuses. « Ça a commencé à se politiser, des leaders ont voulu émerger, on a commencé à faire des blocages de supermarché. On perdait le sens des choses. Les premiers qui étaient là ont eu peur, ils disaient : “On va trop loin.” Et ceux-là, c’étaient les bons, poursuit Serge. Même les manifs à Nantes, on ne s’y retrouvait pas, on se sentait un peu dépossédés. »
« À partir du moment où le gouvernement a mis le point sur la violence, dès qu’il y a eu des menaces, les gens se sont dit : je ne veux pas une amende. Et puis ça a commencé à nous diviser, à créer des tensions. On n’était plus d’accord sur les actions à mener, poursuit Christelle. Certains ont commencé à demander de l’argent aux gens qui passaient. On a dit : “on fait des ouvertures de péages gratuits, c’est pas pour faire la manche à côté”. Ça a créé des conflits, ça m’a saoulée ».
« Quand on se croise, il y a un petit clin d’œil d’ancien combattant »
« Quand on se croise, il y a un petit clin d’œil d’ancien combattant »
« Quand on se croise, il y a un petit clin d’œil d’ancien combattant »
Le printemps 2019 sera celui de la bascule. Serge veut réfléchir à quelque chose qui puisse servir sur le long terme. « On a révisé la Constitution, tout simplement », en proposant un comité d’initiative citoyenne et démocratique, formé d’une collégiale avec une présidence tournante à trois, qu’il va porter jusqu’à Paris. Mais, en avril, il fait un AVC. « Est-ce que c’est parce qu’on a pris pas mal de lacrymo en manif ? » Pour lui, le mouvement s’arrête là. Christelle, elle, reste quelques semaines de plus.
« On avait de moins en moins de personnes. On s’est dit, tous seuls on n’y arrive plus : on va aller voir Vallet, Châteaubriant et à nous tous on fera des groupes plus imposants. Mais de semaine en semaine on perdait des gens. »
Le 1er mai, elle monte même à Paris : « C’était une horreur, je me suis fait coincer à la Pitié-Salpêtrière », avant de lâcher elle aussi. « De toute manière, deux semaines plus tard, ils venaient avec les tractopelles détruire la cabane sur notre rond-point. »
La fin d’un mouvement et d’un bouleversement de vie. « J’ai fait sept mois, sept jours sur sept, résume Christelle. J’ai vraiment mis ma vie entre parenthèses pour les Gilets jaunes. » Aujourd’hui, elle garde un constat amer des derniers instants. « Au début, il y avait beaucoup de solidarité entre nous. Et après, beaucoup d’amertume parce qu’il y a eu de la division, le côté politique qui a pris le dessus. »
Serge, lui, ne regrette pas cette expérience, mais, après avoir poursuivi son engagement pour des scrutins locaux, il regrette de ne pas avoir pu faire bouger les choses. « Les voix des campagnes n’ont pas été entendues. Elles ont été maîtrisées. » Il garde néanmoins le souvenir des rencontres. « Quand on se croise, il y a un petit clin d’œil d’ancien combattant. »
À l’heure des nouvelles mobilisations lycéennes, où certains « indécrottables » ressortent du placard les gilets jaunes, Serge ne retournera pas sur les ronds-points. Pour lui, « ça ne servirait à rien. De plus en plus, les gens qui n’ont rien, comme ceux qui étaient là au début des gilets jaunes, n’ont plus d’espoir. Ils sont vides, n’ont aucun intérêt à participer à quoi que ce soit ».
Christelle, elle, oscille entre désillusion et retour au combat. « Pour les retraites, j’ai pris quatorze jours de grève, pour rien. C’est pour ça que cette année, pour l’instant, je n’y retourne pas. C’est compliqué de revenir faire du militantisme après tout ça. On y a laissé des plumes. »
Même si la flamme n’est pas loin. « Le gouvernement n’a qu’une peur, c’est qu’un mouvement Gilets jaunes ou un autre, naisse. Avec les lycées, ça y ressemble, avec la fougue des jeunes en plus. La jeunesse fait bien de se battre, mais elle a besoin d’être soutenue. Je ne dis pas que j’y retournerai pas. Je sais bien comment je suis. »
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Crédit photo : Benjamin Rullier
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