Dans le Loir-et-Cher, un collectif en lutte contre l’empoisonnement des jardins
Les scandales sanitaires et environnementaux se suivent et se ressemblent. Dans le Loir-et-Cher, c’est le prosulfocarbe, une des substances les plus utilisées en France, qui a fait l’effet d’un détonateur. La présence de l’herbicide dans des parcelles cultivées en agriculture biologique et dans les jardins des habitantes et habitants a été confirmée par une étude. Face à l’inaction de l’État, des citoyens et citoyennes ont monté dans l’urgence un collectif pour dialoguer et trouver des solutions avec les agriculteurs et agricultrices qui l’utilisent.
Écrit par : Toinon Debenne
Publié le : 29 juin 2026
Sophie Tournay et Béatrice Varin, deux membres du collectif Perche Vivant © Toinon Debenne
Dans l’herbe verte, des poules rousses gambadent en compagnie d’une chèvre marron, tachetée de blanc. Deux grands pommiers leur apportent une ombre bienfaitrice, alors que le thermomètre affiche 41°C en cet après-midi caniculaire. Cet automne, ces arbres ont particulièrement donné. C’était une année à fruits.
Flora Malan vit dans le bourg de Saint-Agil, commune de Couëtron-au-Perche, dans le nord du Loir-et-Cher. Elle qui a grandi dans un petit village d’une cinquantaine d’habitantes et habitants a choisi la vie à la campagne pour elle et ses enfants. Elle a aussi choisi de cultiver ses fruits et légumes au maximum, de manger bio, de se rendre à la ferme d’à côté pour compléter ses repas quand cela est nécessaire. Le choix d’une vie saine, en somme. « Et, finalement, on est contraint. »
L’orage est arrivé cet automne, lorsqu’elle s’est portée volontaire aux côtés d’autres jardiniers et jardinières amateur·ices du département auprès du Groupement des agriculteurs bio du Loir-et-Cher (Gablec)(1).
Ses pommes ont été analysées dans le cadre d’une étude sur le prosulfocarbe. L’herbicide, très volatile, troisième produit phytosanitaire le plus utilisé en France et le deuxième pesticide de synthèse le plus vendu, a été détecté à hauteur de 35 fois la dose autorisée sur le marché. Si elle avait été arboricultrice, ses fruits auraient tout simplement été interdits à la commercialisation.
Une union spontanée
« C’est dur », lâche la feutrière, entre colère et anxiété, encore très marquée six mois après. Chez elle, comme chez les habitantes et habitants du Perche – deux autres jardins ont été analysés dans le secteur – les sentiments se mélangent, entre colère, écœurement, dégoût, impuissance, incompréhension et injustice.
De ce désarroi, renforcé par l’inaction politique, de cette envie de ne pas rester seul·es et de partager cette sidération, puis mus par l’envie d’agir, est né un collectif. « Perche Vivant s’est monté tout seul, d’un coup. J’ai envoyé un message sur le réseau de Tends moi une perche (un emailing d’entraide). Deux jours après, une soixantaine de personnes avaient répondu », raconte Flora Malan, encore surprise de cette forte mobilisation.
À quelques kilomètres de là, à Souday, une autre commune de Couëtron-au-Perche, Béatrice Varin a rejoint immédiatement le collectif. Elle aussi cultive son potager, séparé des champs de céréales par une simple haie sèche. Des traces de l’herbicide ont également été détectées sur ses légumes.
« Je pense qu’on a aussi tous été touchés, parce qu’on est plusieurs dans le coin à avoir des potagers, à faire attention à la campagne et à la manière dont on se nourrit. On se donne du mal pour essayer de bien manger, pour nous et nos familles », analyse-t-elle a posteriori.
« Avant l’étude, je n’avais jamais entendu parler de ce nom-là, poursuit-elle. Je n’imaginais pas le connaître par cœur en trois jours. » Petit à petit, les citoyens et citoyennes se documentent, découvrent le produit commercialisé par la société de chimie et d’agroalimentaire Syngenta, cherchent à mieux comprendre son fonctionnement.
« Je pense qu'on a aussi tous été touchés, parce qu’on est plusieurs dans le coin à avoir des potagers, à faire attention à la campagne et à la manière dont on se nourrit »
Béatrice Varin
Membre du collectif
Le passage des épandeuses, « les odeurs infectes » à l’automne, période où le produit est utilisé dans les champs de céréales et de pommes de terre. Tout refait surface, tout se connecte. « C’est un empoisonnement gratos », estime Sophie Tournay, une habitante de La Fontenelle, membre du collectif et toujours amère. « On a beau faire attention… Qu’est-ce que tu veux faire contre quelque chose qui voyage dans les airs ? »
Une « convention citoyenne »
Dans ce territoire, connu pour sa vitalité culturelle, son dynamisme, son entraide et sa solidarité, et où « tout le monde se connaît », une première réunion regroupe d’emblée une trentaine de personnes. Elle est suivie de l’interpellation du préfet lors de sa venue dans les environs et d’une manifestation agrémentée d’un buffet prosulfocarbe.
Très vite, un objectif se dessine : réussir à rétablir les liens entre les agriculteurs et agricultrices et celles et ceux qui ne le sont pas et négocier ensemble des solutions de partage des espaces ruraux. « Si on habite à la campagne, c’est par choix. Il faut que tout le monde y ait une place », insiste Flora Malan.
© Sophie Tournay
En mai, après avoir tracté sur les marchés, le collectif organise une réunion publique d’information qui réunit 250 personnes, avec le Gablec, La Ligue contre le cancer et Génération futures, avec l’objectif affiché de nouer un dialogue. Une cinquantaine d’agriculteurs et agricultrices répondent présents et présentes dans la salle.
« On a commencé la réunion en expliquant qu’ils allaient dans le mur et que nous aussi. Que le but, c’était de trouver des solutions ensemble plutôt que de s’entretuer. On sait que pour les agriculteurs, ce n’est pas facile mais pour nous, comme pour eux, les pesticides, ce n’est certainement pas une solution », raconte Flora Malan. Le moment est « beau », « émouvant », selon Sophie Tournay. Dans cette salle, il se passe quelque chose.
Des volontaires s’inscrivent alors dans des groupes de travail qui devraient débuter en septembre. Parmi elles et eux, des agriculteurs et agricultrices. L’objectif : travailler sur la santé, la biodiversité et le partage de la campagne. Une sorte de « convention citoyenne » qui vise autant à se cultiver sur le sujet qu’à aboutir à des actions concrètes, avec des objectifs atteignables pour ne pas se décourager. Sophie Tournay le reconnaît : « Il faut forcément passer par les agriculteurs, on ne peut pas avancer sans les prendre en compte. Mais on ne va pas se mentir, on aimerait bien que le produit soit interdit. »
Sortir des tabous
Dans le Perche, la blessure reste profonde. Le rapport au potager, source de plaisir, a changé. Les fruits et les légumes sont désormais regardés d’un air suspicieux. « On est juste un exemple parmi d’autres […] On est tous pollués dès lors qu’on est à côté d’un champ de blé cultivé en conventionnel », résume Flora Malan. Comme d’autres, elle a songé à déménager, inquiète pour sa santé et celle de ses enfants. Mais pour aller où ? L’herbicide est utilisé partout sur le territoire.
La colère demeure très présente. Contre les pouvoirs publics qui ne l’ont pas protégée et qui lui ont fait sentir qu’il ne fallait pas faire de vagues. Contre ces produits et celles et ceux qui les commercialisent, « presque plus que contre les agriculteurs qui se retrouvent en bout d’une chaîne bulldozer ».
« On sait que pour les agriculteurs, ce n’est pas facile mais pour nous, comme pour eux, les pesticides, ce n’est certainement pas une solution »
Flora Malan
Membre du collectif
Ce travail engagé en collectif est aussi, espère Flora Malan, une occasion de sortir des tabous et du déni autour du poison et de la maladie. Si le prosulfocarbe est reconnu comme toxique mais pas cancérigène selon des études « non conformes » qui datent de quarante ans, la disparition en 2025 de « plusieurs figures » du coin, frappées par le cancer, restent très présente dans les esprits.
Doucement, la lutte en collectif permet de panser les plaies, de garder espoir et d’avancer. De ne pas rester passif et passive face à cet empoissonnement subi. « Rien que de se retrouver, de lutter ensemble, c’est précieux. Ce n’est pas vain, fait remarquer Sophie Tournay. Et puis, il y a nos enfants qui nous voient. Alors qu’on est dans un moment où chacun a tendance à se replier chez soi, ça fait du bien. »
- L’étude a été menée à l’initiative du Groupement des agriculteurs bio du Loir-et-Cher (Gablec), avec l’association de défense de l’environnement Générations futures, avec la Fédération nationale de l’agriculture biologique. Après avoir subi la perte de multiples récoltes liées à la présence de l’herbicide, sans indemnisation, et après avoir interpellé les pouvoirs publics, les paysans et paysannes du Gablec ont décidé d’analyser 25 jardins de particuliers dans plusieurs territoires du Loir-et-Cher afin de sortir le prosulfocarbe de la problématique agricole.
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Crédit photo : Benjamin Rullier
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