Le repas c’est la santé, et ça commence in utero : tel est le credo de Nourrissons les Manchots
Instaurer des ordonnances vertes, soit l’accès à une alimentation saine pour toutes les futures mères, c’est le projet de Nourrissons les Manchots. Un collectif convaincu qu’il faut « faire le pont entre prévention des cancers pédiatriques, soutien à l’agriculture locale et protection de la ressource en eau, pour que grandir dans le bocage soit une chance durable ».
Écrit par : Isabelle Bordes
Publié le : 5 juillet 2026

Lors du café d’installation du 17 juin au Courcy’cuit © Isabelle Bordes
L’amphi du lycée agricole de Coutances se rallume sur un public stupéfait. Sidéré. Ces quelque cent personnes avaient déjà une idée des effets des perturbateurs endocriniens sur la santé et le développement des enfants, mais à ce point ! Et qu’ils diminuent notre intelligence en tant qu’espèce, voilà qui terrifie. Demain tous crétins, le film qui vient d’être projeté ce 5 mars 2026, a fait effet.
Mais le collectif organisateur n’a pas envie qu’on se lamente. Ouvrant la discussion avec l’humour de ceux qui ont préféré l’action au désespoir, il défend sa vision, locale mais globale : la démocratie alimentaire.
« Nourrissons les Manchots » – un jeu de mot sur le gentilé populaire de la Manche – veut que chacun·e puisse se nourrir avec des aliments sains, dépourvus de polluants, sans question de revenu. Parce que la nourriture est la première clé de la santé, qu’un·e Français·e sur six est en insécurité alimentaire, et que les milieux les plus pauvres sont aussi ceux qui n’accèdent pas aux aliments les plus sains. Y compris en territoire rural, paradoxalement. C’est aussi un droit humain, défendu comme tel par l’ONU, qui lutte contre la faim depuis les années 1970 mais avec le souci nouveau, désormais, de l’accès à une nourriture « saine ». En témoignent la directive 9 du conseil de la FAO de 2004 ou celles de l’OMS.
Première étape de cette démocratie alimentaire ? Instituer dans le Coutançais les ordonnances vertes.
Les ordonnances vertes, la bonne idée qui essaime partout
Le principe est simple : un·e professionnel·le de santé (médecin, sage-femme ou gynécologue) fait une ordonnance pour un panier gratuit de fruits et légumes bio par semaine aux femmes enceintes volontaires, le temps de la grossesse, voire de l’allaitement. Le but ? Limiter l’exposition aux perturbateurs endocriniens que sont les pesticides présents dans l’alimentation, car ces derniers favorisent l’apparition de troubles du neurodéveloppement et du système reproducteur, certains cancers, des allergies et des maladies chroniques. Ou « augmentent le risque » de décès ou de malformation du fœtus.
La première expérimentation des « OV », faite à Strasbourg dès 2022, a été concluante, et près de 200 collectivités lui ont déjà emboîté le pas, selon le décompte des médecins de l‘AMLP (association Alerte médicale sur les pesticides et perturbateurs endocriniens). Des grandes comme Angoulême ou Rennes, de minuscules comme les communes rurales de la Vallée de la Creuse ou de Coeur d’Ostrevent, dans le Nord.
Outre les affinités amicales, palpables lors des réunions pourtant sérieuses et méthodiques égrenées depuis cet hiver, Nourrissons les Manchots a un gros atout : la diversité de ses membres. « Ça nous a a permis de toquer à plein de portes », se réjouit Nicolas Metin, paysan chipsier, à l’origine de l’aventure avec Julia Bertin, ex-collègue en maraîchage bio. Les maraîchers et maraîchères et sage-femmes, premiers et premières mobilisé·es, ont été vite rejoints par des enseignant·es, cuisinier·es, des personnes employées ou engagées dans la santé, le social, l’environnement ou la petite enfance, des élu·es… Des gens du coin pour beaucoup, quelques « néo-ruraux » en plus.
« Une alliance entre le soin et le sol »
« Nourrir les bébés à travers les mamans, c’est une super idée. Mais avant de nourrir, il faut produire ! », note Annick Briand, de la Confédération paysanne, lors d’un « café installation » organisé en juin avec l’ Association régionale pour le développement de l’emploi agricole et rural de Normandie au Courcy’rcuit, repaire du coin. La perspective de ces « OV » met du baume au cœur des professionnel·es présent·es, en quête de transmettre leur ferme ou de s’installer, et inquiets et inquiètes de la raréfaction des paysans et paysannes.
« Les ordonnances vertes, alliance unique entre le « soin » (la santé) et le « sol » (l’agriculture) permet d’agir de manière cohérente sur tous les fronts : de la prévention du cancer à la protection des nappes phréatiques. » Et c’est cette vision du monde qui attire nombre de maraîchers et maraîchères dans le collectif. Bien plus qu’un intérêt direct. En effet, dans un premier temps, les « OV » ne devraient bénéficier qu’à un tiers des futures mamans. Soit, dans le Coutançais, une centaine de femmes.
« On peut espérer qu'ensuite, elles et leurs familles iront moins dans les hypermarchés et davantage dans nos fermes. »
Cécile Allorent-Brionne
Maraîchère
« Ce n’est pas ça qui va nous faire vivre, peut-être, reconnaît Cécile Allorent-Brionne, maraîchère et administratrice de Bio en normandie. Mais cela donne du sens à notre travail. Car la démarche concerne toutes sortes de femmes, quels que soient leurs revenus ou leurs habitudes. Et on peut espérer qu’ensuite, elles et leurs familles iront moins dans les hypermarchés et davantage dans nos fermes. » « Et qu’ils continueront à cuisiner des fruits bios, et pas seulement pour les premières compotes du bébé », sourit Annick Briand. « Ça se pourrait, espère Nicolas Metin. À Strasbourg, il y a un pourcentage significatif de foyers qui adoptent une autre alimentation. »
Car l’accès aux paniers bio gratuits est conditionné à des actions de sensibilisation.
Créer du lien et du savoir via les ateliers cuisine et sensibilisation aux polluants
Encourager la consommation de produits sains, sans pesticides, pas ou peu transformés, repérer les sources de pollution dans la nourriture ou l’environnement, « c’est ce qu’on fait chaque mois », témoigne Anaïs Pollet, une des sages-femmes du collectif. Elle suit les mères avant la naissance, mais aussi après. « Comme on a mille infos à délivrer, ça permet de les distiller à petites touches. »
Moment essentiel pour le développement de l’enfant, la grossesse est aussi, « pour les parents, une période où on se pose beaucoup de questions sur ce qui est bon pour le bébé ». Parmi les conseils, ceux sur l’alimentation : « C’est si évident que la santé passe par ce dont on se nourrit ! Mais c’est très délicat de dire faites ci, ne faites pas ça. Je préconise le bio, et sinon j’explique pourquoi il faut bien laver, bien éplucher. »
Cette mise en garde vise aussi l’environnement intérieur : « Comme les parents s’apprêtent à aménager la chambre du bébé, je rappelle qu’il vaut mieux acheter des meubles de seconde main. On est sûr alors que les revêtements et les colles ont eu le temps de dégazer… (!) ». Une moue se dessine sous le sourire : « Sur les cosmétiques, je glisse qu’il vaut mieux éviter le vernis à ongles. Mais comment dire ça à une future maman esthéticienne ? Ces infos sont difficiles à faire passer sans déclencher une crainte ou de la culpabilité, je ne suis pas très à l’aise avec ça. »
Élodie Anquetil, cuisinière © Isabelles Bordes
Elle se réjouit que les « OV », en levant le frein financier par la gratuité des paniers (ou du chéquier), facilitent un accès direct à une nourriture sans – ou presque – perturbateurs endocriniens. « Au moins, les gens auront vraiment le choix. Et décideront de ce qu’ils mangent, ce qui n’est pas toujours le cas avec les épiceries sociales qui dépendent des collectes dans les hypermarchés. »
Sensibilisation positive avec les ateliers cuisine
Puisque la santé passe par la cuisine, l’autre atelier de sensibilisation proposera des échanges de pratiques, « histoire de se reconnecter avec ce qu’on mange », comme préconise Élodie Anquetil, cuisinière déjà engagée dans d’autres ateliers, avec divers publics. Réaliser d’où ça vient, qui a travaillé la terre en amont, comment ; découvrir d’autres manières, ou des produits négligés par la grande distribution. « L’idée, c’est de cuisiner ensemble. J’insiste d’abord sur ce qu’on prépare, avant de savoir comment. Sur la matière brute, d’où elle vient, la saisonnalité, la qualité nutritive, etc. Mais j’y vais tranquille, rit-elle, il ne s’agit pas de délivrer un discours. Ni de jouer à Top Chef ! »
En privilégiant le travail des légumes, en montrant qu’on peut tout cuisiner, et cuisiner goûtu, même les carottes ou les fenouils qu’on pensait détester, elle espère « faire changer les idées préconçues sur l’alimentation ». Petit à petit, elle pense convaincre : « Le temps long, c’est la clé de ces ateliers », dit-elle. Ses séances au Centre communal d’action sociale de Coutances affichent complet, des liens se sont créés : « Ça cause, durant les trois heures ! sourit-elle. Ils et elles commentent, parlent d’autre chose, organisent des sorties… La cuisine, c’est un chaînon qui peut faire avancer les idées. »
Un été peut-être décisif pour le collectif
L’avantage d’une situation d’urgence sanitaire de plus en plus documentée, c’est qu’on peut s’entendre vite sur l’objectif. Le tout est de structurer le dispositif et de le financer. C’est l’objet de deux rendez-vous qui pourraient être décisifs en ce début d’été : avec la communauté de communes Coutances mer et bocage, « le bon échelon local pour ce type de projet », selon le collectif, et avec le Conseil départemental de la Manche, d’autant plus ouvert à l’idée que son service PMI l’a déjà envisagée. « Les Manchots » semblent plutôt confiants, au vu de « l’excellent accueil » reçus lors des premiers contacts avec l’Agence régionale de santé, la CAF, l’Assurance maladie, la MSA…
L’une des nombreuses réunions de travail du collectif, à la ferme de La Guérie à Coutances. © Isabelle Bordes
Aujourd’hui, le débat politique fait un bruit si dissonant qu’il masque la multitude d’actions menées tant par les pouvoirs publics, les médecins, les assos, que par les initiatives locales.
La loi Duplomb revient par la fenêtre, pourtant, ça fait plusieurs années que les ministères vantent les Plans alimentaires territoriaux, invitent à « Mieux manger pour tous » et à protéger « les 1000 premiers jours » des enfants, élaborent des stratégies contre les perturbateurs endocriniens grâce aux recherches de l’Anses, et même subventionnent des milliers de projets locaux. Comme, en Normandie, Dix à table, la Cité de l’Alimentation, ou la Claf, la Caisse locale alimentaire de Flers qui nourrit le rêve de Nourrissons les Manchots d’une sécurité sociale alimentaire.
Il serait donc étonnant que ce collectif n’accouche pas à terme.
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© Benjamin Rullier
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