« Si je suis là, c’est à cause de Bolloré » : De la ferme guinéenne jusqu’aux champs de Loire Atlantique, le voyage d’Oumar Keita, travailleur agricole
Photos de Benjamin Rullier.
Écrit par : Élodie Louchez
Publié le : 2 septembre 2026
© Benjamin Rullier
Oumar a 43 ans et est ouvrier agricole, dans le pays d’Ancenis, en Loire-Atlantique, et surtout, Oumar arrive de loin, de Guinée-Conakry. De la région de Mamou plus précisément, capitale de la culture du piment et des arachides.
Depuis 2015, il est en France, et toujours dans l’attente de ses papiers après sa demande d’asile.
Pris en charge aujourd’hui par l’association Une Famille, un toit, il vit dans une maison préemptée par celle-ci avec cinq colocataires, demandeurs d’asile eux aussi, Angolais, Congolais, Ivoirien ou Guinéen comme lui.
Il faut dire aujourd’hui que la Guinée est le premier pays demandeur d’asile avec plus de 11 336 demandes d’asile en France l’an dernier selon l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides (Ofpra). La Guinée occupe ainsi le premier rang des pays africains dont sont originaires le plus de demandeurs d’asile en France, devant la République démocratique du Congo (RDC) et la Côte d’Ivoire.
La France toujours un ailleurs utopique
Le nombre de Guinéens demandeurs d’asile a bondi de près de 50 % en un an bien que le pays soit bien loin des situations de conflit les plus complexes mais, toujours selon l’Ofpra, ce résultat s’explique surtout par la répression politique des militants de l’opposition et de la société civile. Une situation qui perdure depuis une bonne décennie et qui semble s’aggraver chaque année plus encore.
Ainsi, Oumar est parti de la ferme familiale pour l’ailleurs de « droiture » que représentait la France, et parce que le renversement du gouvernement les menaçait directement. Le pays n’était que chaos, mort, représailles.
Son père, propriétaire de terres et d’une ferme de 25 hectares, avec vaches et moutons, culture du riz, du maïs et du cajou, possédait à l’époque aussi un camion poids lourd pour y transporter les marchandises, mais aussi d’autres biens pour compléter les revenus de la famille.
Dès l’âge de 11 ans, le père embarque Oumar dans le camion pour le Sénégal, la Gambie ou la Sierra Leone. Mais aussi la Sarthe, où il a un bon client pour le cajou. « On avait un Berlier, se rappelle-t-il, et quand on avait déchargé, mon père me laissait conduire sur la route du retour, pour qu’il se repose. On traversait tous les pays, ou jusqu’au port de Conakry pour expédier les marchandises et accueillir des vieilles voitures à revendre par exemple. »
Le problème Bolloré
Le problème Bolloré
C’est là que Vincent Bolloré intervient. Le groupe Bolloré a obtenu la concession du port de Conakry, juste après l’élection en 2010 du président Alpha Condé, un « ami » qui a bénéficié des prestations de Havas pour 100 000 € (plus de 65 millions FCFA), financés par Bolloré Africa Logistics.
Vincent Bolloré a missionné le journaliste Jean Bothorel, biographe officiel de sa famille, pour écrire un livre d’entretiens à la gloire d’Alpha Condé, titré Un Africain engagé, dont les subsides ont servi pour sa campagne présidentielle.
Par ailleurs, le groupe Vivendi, contrôlé par Bolloré, a aussi organisé en 2015, pendant la campagne présidentielle, un concert géant à la gloire du président candidat Alpha Condé. Il a ensuite offert à la Guinée une salle de spectacles « Canal Olympia ».
Par ailleurs, le groupe Vivendi, contrôlé par Bolloré, a aussi organisé en 2015, pendant la campagne présidentielle, un concert géant à la gloire du président candidat Alpha Condé. Il a ensuite offert à la Guinée une salle de spectacles « Canal Olympia ».
Un dossier similaire concerne le port de Lomé au Togo, lié à la campagne de Faure Gnassingbé.
Ainsi, le « roi des ports » fait et défait les taxes, et selon les ONG Sherpa et Anticor s’octroie les revenus de ces concessions, et au finish prive les États guinéen et togolais de revenus qui auraient pu financer hôpitaux, écoles ou infrastructures. Un procès pénal se tiendra en France en décembre 2026, ce qui est une première.
Le cynisme de la Françafrique
Le cynisme de la Françafrique
Oumar le sait, en parle avec des flammes dans les yeux : « Sans toute cette corruption autour de cet homme, je n’en serais pas là, mon père non plus. » L’ironie glaçante de cette affaire ne serait pas si prégnante, si l’homme d’affaires en question, ne s’occupait de placer ses opinions séparatistes en pleine campagne électorale, à grand renfort de livres, d’entregent [la création du Think tank L’Institut de l’Espérance luttant contre les dépenses publiques et l’immigration, ndlr], et liant dans chacun de ses médias, immigration, insécurité et islam.
Oumar Keita avait en ligne de mire de reprendre la ferme familiale avec son frère. Toujours en action, la terre, le travail avec les bêtes, les plantes, puis de conduire ce camion pour apporter à destination ces vivres, il s’en faisait un phare.
« Je me vois bien travailler avec mon frère depuis ici, négocier des vieux tracteurs avec des fermiers, faire des échanges entre les deux pays. J’aime le rapport à la terre. Je vois bien que lorsque je plante quelque chose, ça marche tout le temps. Je sais regarder la nature. Mais si je dois me projeter, c’est d’abord à mes papiers que je pense. Et je ne comprends pas l’injustice de ne pas les avoir alors que je les demande depuis dix ans », dit-il un goût amer en bouche.
L’atroce voyage
L’atroce voyage
Le voyage d’Oumar pour le graal que représentent ces papiers fut un véritable calvaire. D’abord l’Algérie, glaner des sous pour partir, travailler à tout prix, toutes conditions. Puis partir en Lybie pour la traversée. Retravailler pour continuer de payer bakchichs et passeurs, attendre, espérer. Puis le jour J. Dans des conditions atroces, et désormais documentées par beaucoup de survivants à ces atrocités, se retrouver avec 125 personnes sur un navire de fortune gonflé à toute vitesse en pleine nuit, aider une femme au bord de l’accouchement à extraire son nouveau né en pleine mer, la voir se faire avaler par d’immenses lames dans la tempête, conserver le bébé contre sa poitrine, se faire accueillir à Lampedusa en Sicile par les ONG, au bord de l’épuisement. On ne peut pas se remettre de cela.
Pour échapper au terrible « caporalato », sorte d’esclavage moderne et mafieux dans l’agriculture sicilienne, il part grâce au secours d’une militante qui lui paie son billet de train. Milan, la Suisse et enfin Nantes. La prise en charge d’Oumar par la Cimade et une Famille, un toit le mène à Ancenis. Enfin souffler. « Je suis arrivé là et j’ai travaillé tout de suite, Lactalis, Loste Grand Saloir, Manitou, tout prendre. Mais c’est quand je suis allé pour la première fois dans les fermes puis dans les vignes que j’ai juste pu commencer à reprendre le cours de ma vie. »
Oumar ne fait ainsi pas le choix du contrat, mais des champs. Alors que ses comparses s’engouffrent dans l’illusion du CDI et l’assommoir de l’usine agro-industrielle, son intuition le mène à chercher des boulots en plein champ, bien que les travailleurs guinéens soient plus précaires et ne soient pas assujettis aux accords négociés par le syndicat majoritaire agricole, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) pour l’aide à l’embauche des saisonniers migrants pour les métiers en tension, qui ne concernent que le Maroc et la Tunisie.
Oumar s’expose donc à plus de risques mais il se sent mieux à la campagne.
La reconstruction
La reconstruction
Il se fait donc embaucher en tant qu’ouvrier agricole par plusieurs domaines viticoles en bio autour d’Ancenis (L’association Pinards et Jus d’Ancenis l’emploie sous le régime de la CUMA – Coopérative d’utilisation de matériel agricole, géré par l’État, NDLR) qui mobilisent leur énergie afin de monter un groupement d’employeurs (GIEE : Groupement d’intérêt économique et environnemental) , et lui proposer après plus de cinq ans de travail incertain, et une épée de Damoclès permanente du retour en Guinée, un contrat pérenne. On y est.
« À la rentrée, après les vendanges, je vais lancer enfin la procédure officielle avec un avocat de la Cimade. C’est important d’avoir un bon avocat, pour soutenir ton histoire et ton projet. Je suis déterminé après tout ce temps. Et maintenant que j’ai le contrat, il n’y a plus de raison que cela ne marche pas. » Enfin pourrait-on dire.
Après douze ans en France, une vie chahutée entre foyer et associations, Oumar continue d’apprendre le Français se sentant toujours illégitime sur la langue, et toujours redevable en allant aider au Secours Populaire, aux Restos du Cœur, à la mairie en tant que bénévole. Son emploi du temps lui laisse quelques plages pour le plaisir et c’est au jardin qu’il se sent le mieux, dans leur maison commune, à faire pousser des tomates, des courges et préparer des sauces piment pour lui et les autres. Pour refaire famille.
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