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La colère est aussi un lieu à habiter

Aurore Claverie dirige depuis huit ans La Métive, une résidence internationale de création et de recherche installée à Moutier-d’Ahun, un village de 160 habitant·es dans la Creuse. Et Aurore bouillonne en ce moment en sororité avec Les Sororales, événement en adelphité rurale. Pour Rural, cette effervescence intérieure fulmine autour d’un texte magique et nécessaire pour faire lien et société en ces temps troublés : La colère est aussi un lieu à habiter

Écrit par : Aurore Claverie

Publié le : 30 septembre 2026

© Aurore Claverie

Il existe une étrange habitude qui consiste à définir certains territoires par ce qui leur manque. Des trains. Des médecins. Des services publics. Des habitant·es. Des emplois. Des routes. De l’eau. Du réseau. Parfois même, dans certains discours – un avenir.

Je dirige depuis huit ans La Métive, une résidence internationale de création et de recherche installée à Moutier-d’Ahun, un village de 160 habitant·es en Creuse. Huit années passées ici m’ont appris à me méfier de la géographie du manque.

J’ai fini par penser la Creuse comme une île au beau milieu de l’Hexagone. Une île sans mer, où les distances ne se mesurent pas seulement en kilomètres, mais en temps, en détours, en endroits où l’on peut encore se rencontrer.

Pourtant, nous ne vivons pas « loin de tout » puisque nous vivons quelque part. Et lorsque des personnes habitent quelque part, peut-on vraiment parler de « zone blanche » ?

Je sais bien ce que l’expression signifie techniquement : un territoire auquel un réseau de communications électroniques ne parvient pas. Mais les mots finissent toujours par déborder leurs définitions. Une zone blanche, sur une carte, ressemble à un endroit où il n’y aurait rien.

Aurore Claverie © La Boîte à Clichés

Or nous ne vivons pas loin de tout. Nous vivons quelque part. Et ce quelque part est peuplé de vies, de savoirs, de fêtes, de violences, d’amours, de solidarités, de colères, de contradictions, d’inventions. Des gens y naissent, y travaillent, y vieillissent, créent, s’engueulent, s’aiment, s’entraident, parfois tout cela dans la même journée. Le problème n’est donc pas le vide. Le problème est ce que l’on décide de ne plus relier. Car il manque effectivement des choses en Creuse. Il manque des infrastructures qui permettraient d’exercer pleinement ses droits : se soigner, étudier, se déplacer, accéder aux services publics, créer. Mais il y a une différence politique considérable entre dire qu’un territoire manque de services et dire qu’il est lui-même un manque. Dans le premier cas, on interroge les politiques publiques. Dans le second, on finit par interroger la légitimité même de celles et ceux qui vivent là. C’est ainsi que naît une vieille idée dont nous ne sommes jamais tout à fait débarrassé·es : il faudrait apporter aux campagnes ce qu’elles n’auraient pas. La mobilité, l’ouverture, la modernité. Et, bien sûr, la culture. Presque le monde en somme.

Rencontre avec Anna Mouglalis © Antoine Bourde

Mais le monde est déjà là. À La Métive, nous le voyons passer tous les jours. Un artiste venu de Creuse ou de l’autre côté d’une frontière. Une personne en exil. Une chercheuse. Un enfant. Une personne âgée. Un voisin qui vient boire un verre. Une adolescente qui entre pour la première fois dans une résidence artistique. Quelqu’un qui écrit un livre. Quelqu’une qui prépare un spectacle. Quelqu’un qui ne pensait pas entrer et qui reste. Certain·es traversent des continents pour arriver jusqu’ici. D’autres traversent la rue. La Métive est une résidence artistique. Nous y défendons quelque chose qui paraît presque incongru dans une époque obsédée par l’évaluation : donner du temps sans exiger immédiatement un résultat. Permettre de chercher sans trouver. Essayer. Échouer. Recommencer. Changer d’idée. Le droit à l’échec est peut-être devenu l’un des derniers luxes que nous puissions opposer à la société du rendement. Mais un lieu comme celui-ci ne produit pas seulement des œuvres. Il produit de la relation. Et la relation est un animal étrange. Elle résiste à nos critères quantitatifs, à nos tableaux, à notre obsession de la mesure, au moment même où nos solitudes se peuplent d’écrans et de scroll. Comment comptabiliser une conversation qui déplace quelqu’un ? Une personne qui en conduit une autre à la gare parce qu’il n’y a plus de bus ? Un adolescent qui découvre une œuvre et comprend soudain qu’il peut, lui aussi, fabriquer quelque chose ? Une artiste étrangère qui revient ? Une personne qui décide de rester vivre ici ? Une table autour de laquelle s’assoient des gens qui n’avaient aucune raison de se rencontrer ? Une femme qui participe aux Sororales et qui repart armée pour ne plus jamais se taire face aux violences sexistes et sexuelles. Nous savons compter les entrées, les personnes. Nous savons beaucoup moins bien compter ce qui entre dans les vies. C’est pourtant cela qu’un lieu peut fabriquer. Une infrastructure relationnelle. Et c’est à cet endroit précis que commence ma colère.

drone – La Métive vue du ciel © Lucas Bacle

Pas parce qu’un lieu culturel devrait être sanctuarisé. Pas parce que les institutions devraient éternellement financer les mêmes choses. Mais parce que lorsque les financements se retirent, lorsque les services publics ferment, lorsque les associations sont sommées de faire toujours davantage avec toujours moins, on continue trop souvent à parler de lignes budgétaires. Or une ligne budgétaire n’est jamais une ligne. Elle avait des visages. Elle était une rémunération. Un emploi. Une résidence. Quelques semaines pour écrire. Une chambre chauffée. Un repas. Une rencontre avec une classe. Des heures de médiation interculturelle. Une personne que l’on pouvait accueillir. Lorsque disparaît un lieu où se rencontrer dans un territoire où ont déjà disparu un café, une classe, un commerce, une permanence, une ligne de train, une pharmacie, une agricultrice, ce qui disparaît n’est pas seulement une activité. C’est une possibilité. La possibilité que quelque chose arrive entre des êtres. Ce qui me met en colère n’est donc pas seulement que La Métive soit fragilisée. C’est que nous ne savons plus toujours reconnaître ce qui nous fait tenir ensemble. Et la démocratie s’abîme lorsque nous ne comprenons pas ce que nous sommes en train de perdre. Et puis il existe des colères qui ne concernent plus un territoire. Celles qui entrent dans le corps. Je suis une directrice. Une directrice qui parle publiquement, décide, refuse parfois, exerce du pouvoir et tente, chaque jour, de savoir ce qu’elle en fait. Cette responsabilité m’oblige : envers une équipe, un lieu, des artistes, un territoire, des habitant·es, des partenaires… Je suis aussi une femme. Une femme, une citoyenne, qui prend position, milite pour l’égalité, lutte contre les discriminations et les injustices. J’ai été victime d’outrages sexistes et sexuels. J’ai reçu des messages que personne ne devrait recevoir. J’ai porté plainte. Mes plaintes ont été classées sans suite. Puis il faut retourner travailler. C’est une expérience politique assez particulière, ce moment où quelque chose vous atteint intimement et où le monde, lui, ne s’interrompt pas. Il faut répondre aux mails, remplir les demandes de subventions, accueillir les artistes, manager une équipe, élaborer une stratégie. Sourire, aussi. Continuer comme si les violences pouvaient être rangées dans un dossier avec la mention « affaire suivante », et ensuite, chacune deale dans son coin avec sa colère. Longtemps, j’ai pensé que la colère venait après la pensée. Que quelque chose nous arrivait, que nous l’analysions, puis que nous nous mettions en colère. Je crois désormais qu’il arrive que ce soit exactement l’inverse.

La Métive vue du ciel et du brouillard © Lucas Bacle

La colère sait avant nous. Elle sait qu’une frontière a été franchie avant que nous ayons trouvé les mots pour la nommer. Elle sait qu’une valeur a été atteinte avant que nous ayons réussi à dire laquelle. Elle sait parfois ce que nous ne sommes plus prêt·es à accepter. La colère n’est donc pas l’ennemie de la raison. Elle peut être l’un de ses commencements. La question n’est alors peut-être pas : comment ne plus être en colère ? Mais : que sait ma colère que je n’ai pas encore compris ? Et surtout : qu’est-ce que j’en fais ? Car une colère peut éclairer. Elle peut aussi brûler tout ce qu’elle touche. Je ne veux ni héroïser la colère ni la pathologiser, mais lui reconnaître une fonction : elle nous renseigne sur nos attachements. Nous ne nous mettons pas en colère contre ce qui nous est absolument indifférent. Nos colères dessinent en creux une cartographie de ce à quoi nous tenons. Reste une autre question : qui a le droit d’être en colère ? Tous les corps n’y sont pas autorisés de la même manière. Certains peuvent tonner, interrompre, cogner du poing sur la table : ils sont déterminés, puissants, charismatiques. Une femme qui refuse, hausse la voix ou ne consent pas à rendre son désaccord agréable devient encore facilement « excessive, agressive, hystérique, ingérable, dangereuse ». C’est un mécanisme politique remarquablement efficace : on cesse alors de parler de ce qui provoque la colère. On parle de celle qui ose l’exprimer. La violence change alors subtilement de camp. Celle qui la nomme devient celle qui trouble l’ordre. Celle qui refuse devient celle qui pose problème. Celle qui parle trop fort finit par faire oublier ce contre quoi elle parlait. Cette question traverse mon travail : qui a le droit de parler ? Qui a le droit d’être entendu·e ? Et à quelles conditions acceptons-nous la parole des autres ? C’est notamment de là que sont nées et grandissent à La Métive Les Sororales · résider en adelphité. Non pour fabriquer quelques jours par an un espace sécurisant et protégé du monde, mais pour agir sur le monde depuis l’endroit où nous sommes.

Rencontre entre participantes et participants aux Sororales 2026, première matinée de la semaine de formation © Antoine Bourdet

Former. Écouter. Écrire des chartes. Construire des protocoles. Les faire respecter. Mettre nos propres pratiques à l’épreuve. Faire circuler des outils. Construire des alliances. Permettre à celles et ceux que l’on entend moins de prendre la parole sans leur demander auparavant de la rendre confortable. Et fabriquer de la joie. J’insiste sur la joie parce que les luttes qui ne savent plus fabriquer que de l’épuisement finissent par reproduire une partie du monde qu’elles voulaient combattre. L’adelphité n’est pas seulement se tenir côte à côte contre quelque chose, c’est tenter de construire quelque chose qui mérite que l’on reste. Cette question de la parole vaut aussi pour les artistes. Nous accueillons des artistes, pas des porte-parole. Nous n’avons pas à leur demander de déposer leurs convictions, leurs histoires ou leurs colères à l’entrée. Un lieu artistique n’a pas pour fonction de fabriquer des paroles inoffensives. Une œuvre peut déranger. Contredire. Déplacer. Mettre en cause. Permettre à un·e artiste de parler ne signifie pas souscrire à ce qu’iel dit. La liberté artistique n’existe précisément que si elle protège aussi ce qui dérange. Notre travail n’est pas de décider ce qui doit être pensé. Il est de créer les conditions pour que plusieurs expériences du monde puissent devenir audibles, se rencontrer, se heurter parfois, sans que l’une prétende posséder à elle seule le monde des communs. C’est aussi ce que j’entends par droits culturels. Non pas « apporter la culture » à des populations supposément éloignées d’elle. Je déteste cette expression. Éloignées de quoi ? De qui ? Selon quelle carte dont le centre aurait été décidé à leur place ? Personne n’est éloigné de la culture. Chacune et chacun habite déjà des récits, des langues, des gestes, des mémoires, des pratiques, des imaginaires. La question n’est donc pas de distribuer la culture depuis un centre vers ses périphéries. La question est de savoir comment ces mondes se rencontrent sans que certains soient obligés de disparaître pour que d’autres puissent parler. C’est pourquoi je parle des ruralités au pluriel. « La ruralité » est souvent une invention vue de loin. On a dit les campagnes désertes. Authentiques. Conservatrices. Paisibles. Abandonnées. Périphériques. Aujourd’hui, on les dit volontiers « en colère ». Comme si la colère était devenue une caractéristique géographique. Mais une colère n’explique rien tant que l’on ne demande pas ce qui l’a produite, contre quoi elle se tourne, ce qu’elle cherche à préserver et ce qu’elle risque de détruire.

Le Central, Place de la Victoire, Varades © Benjamin Rullier

Je ne crois pas que la colère soit un programme politique ou une vertu et je me méfie terriblement du moment où elle devient une identité. Parce qu’alors nous ne défendons plus quelque chose mais nous avons besoin que quelque chose nous blesse pour continuer à savoir qui nous sommes. Mais je me méfie plus encore d’un monde qui voudrait nous apprendre à ne plus nous indigner. Il faut donc trouver une destination à nos colères. C’est peut-être ce que nous essayons de faire à La Métive. Transformer, autant que possible, une réaction en capacité d’agir. Face aux violences sexistes et sexuelles : une charte, des formations, Les Sororales. Face à l’isolement et aux replis identitaires : un café, une fête, une table, une maison ouverte à toustes. Face à l’invisibilisation des personnes exilées : une porte ouverte, une résidence, une œuvre que l’on regarde pour ce qu’elle est et non pour l’histoire administrative de celle ou celui qui l’a créée. Face à l’idée que la création contemporaine appartiendrait aux métropoles : une résidence internationale dans un village creusois de 160 habitant·es. Face à l’assignation des campagnes : continuer à chercher, expérimenter, échouer, recommencer depuis ici. Non pas malgré l’endroit où nous sommes. Depuis lui. Du 11 au 13 novembre prochain, nous ouvrirons La Métive pour trois jours que nous avons appelés Pour une autre écologie des liens. Cette expression contient probablement la question qui m’occupe le plus aujourd’hui. Comment prendre soin de ce qui nous relie ? Comment travailler, créer, habiter, aimer, lutter ensemble sans reproduire les logiques d’épuisement, de domination et de compétition que nous prétendons combattre ? Comment construire des alliances qui ne soient pas seulement des alliances de colères ? Comment continuer à faire humanité ensemble alors que tant de forces économiques, politiques, technologiques nous poussent à nous séparer, à nous méfier, à nous épuiser les un·es contre les autres ? Peut-être est-ce finalement ici que se rejoignent les ruralités, les droits culturels, les violences sexistes, la liberté artistique et la colère. Dans une question très simple et terriblement difficile : à quoi tenons-nous ? La philosophie pourrait parler d’attachement. La politique, de commun. Le droit, de droits fondamentaux. Le soin, de vulnérabilité. Moi, après huit années passées à diriger une maison en Creuse, j’aurais tendance à parler de liens. Parce qu’un lien n’est pas une chose molle. Il nous oblige. Il peut être rompu. Il demande du temps. Il suppose que l’autre existe autrement que comme une confirmation de soi. Et surtout, un lien se travaille. Peut-être nos colères savent-elles avant nous quels liens sont en train d’être rompus. Alors il faut les écouter pour comprendre ce qu’elles défendent, ce qu’elles refusent de voir disparaître, puis leur donner une forme qui n’ajoute pas de violence à la violence. Je ne veux pas d’une colère qui devienne une demeure. Je veux qu’elle reste un passage depuis lequel regarder ce qui nous arrive et décider de ce que nous refusons de perdre. Car habiter un territoire, habiter une lutte, habiter le monde, ce n’est peut-être pas autre chose : choisir ce dont nous voulons prendre soin et accepter d’en répondre. Alors, à la géographie du manque, je préfère celle des attachements. À celles et ceux qui regardent nos campagnes et demandent encore ce qu’il y a ici, j’aimerais pouvoir répondre simplement : il y a ce que nous refusons d’abandonner. Regardez-mieux, nous sommes là, dans la Zone Vive.

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© Benjamin Rullier

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