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De Nevers à l’Entre-deux-Mers

Habiter, s’ancrer quelque part n’a du sens que lorsque l’on s’y engage, que l’on fait société avec son environnement, les femmes et les hommes autour de soi et les paysages qui nous entourent. Les racines n’y sont pour rien, c’est le choix de l’atterrissage qui compte. Anne-Sophie Novel, autrice et journaliste, créatrice du très vibrant média Ismée, grand cousin de Rural, dans l’Entre-deux-Mers en Gironde, nous écrit depuis là-bas.  

Écrit par : Anne-Sophie Novel

Publié le : 14 octobre 2026

© Ivan Mathie pour Ismée

J’ai grandi dans la Nièvre, à Nevers. Mon papa, jeune architecte dans la fonction publique, y a construit notre première maison. Depuis le quartier des Montapins, rue des Ardenets, j’ai appris à savourer la vie dehors, à la campagne, au gré du temps passé dans le jardin ou à vélo, à sillonner sans crainte les petites routes où nous partions si souvent en balade avec mes parents.

Ma maman était infirmière puéricultrice. Je la suivais régulièrement lorsqu’elle allait rencontrer d’autres jeunes mamans. Souvenirs des fermes, de cette vie simple et calme en province, des moments passés avec mes amies d’enfance. L’insouciance.

Dans le quartier du Banlay, le long de la RN7, se trouvait l’école annexe, où j’ai fait mes classes primaires. Une petite école très dynamique : nous n’étions pas trente par classe, et je me souviens de l’intensité de nos relations, de ces instits si engagés auprès de leurs élèves, et de ces longs trajets pour y aller. Les matins dans la R5 de fonction de papa, ses sièges rouges, et France Inter en chemin. Le soir, mes grands-parents qui venaient nous chercher à tour de rôle, avec leurs goûters dont on se délectait. Gourmandise.

© Ivan Mathie pour Ismée

Je ne le savais pas encore, mais ces trajets disaient déjà quelque chose de la façon dont un territoire s’organise : on habite d’un côté, on étudie de l’autre, et la route fait le lien.

Ma grand-mère maternelle habitait aux Eduens, une résidence près du pont des chemins de fer, sur les bords de Loire. J’ai grandi auprès de ce fleuve aussi, m’y attachant à jamais. Quand j’ai rencontré mon mari, je ne lui ai pas demandé la lune, mais le mont Gerbier de Jonc. Comme si, née à Nantes, il me fallait remonter à la source. Une sorte de pèlerinage intime. Un fleuve m’a appris très tôt qu’un lieu n’est jamais fermé : il vient de quelque part, il va ailleurs.

« J’avais déjà conscience de vivre dans une petite ville, avec une identité qui était un peu la mienne, enfant d’alors. »

Habiter à Nevers, c’était habiter au centre de la France. Être en son cœur. Une petite ville, la vie tranquille : sa petite bibliothèque municipale, son petit conservatoire, ses petits marchés de plein air, le marché Saint-Arigle, le parc où je courais les « Foulées de Nevers », organisées bénévolement par mon grand-père…

J’avais déjà conscience de vivre dans une petite ville, avec une identité qui était un peu la mienne, enfant d’alors. Je comprends aujourd’hui que dans ces dimensions, souvent les choses tiennent par celles et ceux qui s’en occupent : des bénévoles, des instits engagés, un grand-père qui organise les foulées… Une échelle où l’on sait qui fait quoi, et pour qui.

Mais tout cela s’est arrêté en fin de sixième. Ma mère en avait assez de Nevers, elle tournait en rond, voulait faire évoluer sa carrière : une petite ville peut aussi enfermer. Après un an et demi à Vichy, où elle a pris un poste le temps que mon père bouge aussi, nous sommes arrivés à Bordeaux, en 1994. J’étais heureuse d’arriver dans « une grande ville », mais au fond de moi, je ne voulais pas partir. Je me suis sentie comme arrachée à un lieu que j’aimais.

© Ivan Mathie pour Ismée

D’ailleurs, pendant longtemps, je n’ai pas aimé Bordeaux. Ville sombre, froide et bourgeoise : il m’a fallu plusieurs années pour m’y faire, regrettant mon confort neversois. Je crois que c’est cet inconfort qui m’a donné des ailes, l’envie de partir ailleurs, d’abord à l’étranger, puis à Paris pour finir mes études.

« Ce besoin d’arpenter le monde réel (ou celui des idées) m’a longtemps tenue en mouvement. Je me suis laissée porter, j’ai saisi ma chance, au gré des synchronicités. »

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais rêvé d’arpenter le monde. Curieuse, j’ai adoré partir loin avec mes parents, vivre ailleurs, en Californie ou en Écosse, mais si je me faisais vite à ces vies d’expatriée, je n’ai jamais imaginé y rester. Studieuse, j’ai suivi mes études, mon intuition, mes envies. Ce sont elles qui m’ont toujours guidée.

Pendant plus de quinze ans, mon carburant a été une forme de révolte fertile. Formée à l’économie, passionnée par les luttes altermondialistes et les dynamiques de la société civile, j’ai très tôt choisi l’indépendance journalistique pour ausculter nos crises et donner à voir les alternatives. Raconter le monde en ayant la chance de partir sur le terrain, enquêter sur l’écologie des médias, sillonner la France pour comprendre nos blocages : tout cela visait un seul objectif, transmettre des clés d’analyse rigoureuses et ouvrir des espaces de conversation apaisés pour éviter les murs vers lesquels nous fonçons.

Ce besoin d’arpenter le monde réel (ou celui des idées) m’a longtemps tenue en mouvement. Je me suis laissée porter, j’ai saisi ma chance, au gré des synchronicités.

La véritable bascule s’est opérée au printemps 2020, pendant le confinement. Nous l’avons passé à la Belle Verte, nom donné à cette maison dessinée par mon père et construite par mon beau-père, en avance sur héritage pour mon mari, né ici et rencontré en 2005 à Paris.

Depuis 2009, nous y venions les week-ends et les vacances, mais je ne voulais pas m’y installer, par crainte de m’isoler dans une campagne qui n’était pas la mienne, à 25 kilomètres à l’est de Bordeaux, dans l’Entre-deux-Mers. Ce n’est d’ailleurs pas tant le confinement que les services de transport mis en place par la Région qui m’ont convaincue. Et mes enfants, heureux d’avoir plus de place et d’espace dans le grand dehors.

« Qui décide de ce que devient un territoire, et qui le raconte ? »

Pour mon mari, revenir ici, c’est le plaisir de revenir dans une zone de confort, mais aussi tous les jours regretter ce qui n’est plus : les vignes de son grand-père englouties par les zones commerciales et les lotissements, là où il avait joué enfant. Voir disparaître les mares où il passait du temps à observer les têtards.

Je connaissais cette tristesse. À Nevers aussi, les prairies entourant notre maison n’existent plus depuis longtemps, et notre demeure n’était que la première d’une longue série à s’installer dans le quartier, où se situe maintenant l’hôpital. Chez lui comme chez moi, le paysage de l’enfance s’est transformé sans que personne nous ait demandé notre avis. Lui a vu son lieu changer sous ses yeux ; moi, j’en ai senti les prémices avant de le perdre en le quittant. 

© Ivan Mathie pour Ismée

De fait, nous ne sommes pas innocents dans l’affaire. J’ai grandi dans une maison neuve, dessinée par mon père ; la Belle Verte l’a été aussi. Mes parents ont changé de ville pour leurs carrières, comme tant de monde. On se sent rarement coupable de ces aménagements : on est dedans. C’est peut-être ce qui rend la question si difficile à poser, et si nécessaire : qui décide de ce que devient un territoire, et qui le raconte ?

C’est là qu’arrive une autre synchronicité : au moment où nous nous installons dans cette maison, on me propose de mener une enquête d’un an sur notre lien au vivant, sujet que je voulais approfondir sans jamais en trouver l’occasion. J’ai entamé alors une renaissance. J’ai compris que revenir en ruralité n’était pour moi ni une fuite ni un renoncement au monde. C’est une re-prise de terre.

« L’Entre-deux-Mers n’est pas un décor. C’est un territoire pré-texte, mêlant espaces urbains, périurbains, rurbains et ruraux, traversé par les mêmes mutations que le reste du pays : le climat, les inégalités, le logement, la voiture, l’eau, la perte de confiance. »

Cette enquête a remis mes pendules à l’heure. J’ai réalisé que notre attention au monde est consommée, que notre rapport au vivant est épuisé, que nous ne ressentons plus assez ce qui nous lie au reste de la biosphère. Et que pendant quinze ans, j’avais parlé de ces sujets sans entrer sensiblement dans leur matière (c’est utile quand on est journaliste), en enfouissant mon propre lien au vivant sous une vision bourgeoise et intellectuelle des choses. J’ai eu envie d’autre chose. J’ai questionné nos récits. J’ai eu envie de tout déconstruire, de repartir d’une page blanche.

C’est de là qu’est né Ismée. Avec le photographe Ivan Mathie, puis avec des habitant·es, des chercheur·ses, des historien·nes, des gens du coin. Un isthme est une langue de terre entre deux mers ; ici, c’est l’espace entre deux fleuves, la Garonne et la Dordogne. J’avais remonté la Loire jusqu’à sa source ; je me retrouvais installée entre deux autres rivières. Ismée est un prénom, un regard, une envie de narration et de conversation.

© Ivan Mathie pour Ismée

Concrètement, c’est un média local, sans publicité, porté par une association à gouvernance partagée, et désormais une formidable équipe. Des habitant·es vont bientôt siéger aux côtés des journalistes, dans des comités (éditorial, scientifique, médiation, habitants) qui disent ce qui mérite d’être raconté et comment. Il y a un journal papier trimestriel, fait d’enquêtes cartographiques, de reportages en immersion et de récits ; un site et une newsletter en accès libre ; des ateliers d’éducation aux médias pour petits et grands ; des conférences de rédaction ouvertes, des rencontres, des projections, des débats.

Notre premier numéro, Lisières, s’interrogeait sur les contours de ce territoire et sur les raisons de créer un journal ici. Le deuxième, Du pain et des liens, est né d’un détail : à force de croiser des distributeurs de pain au coin des villages, on s’est demandé ce que cela disait de la boulangerie, des commerces qui ferment, de ce qui fait lien ou non. Nous aimons partir d’un fait simple, le prendre au sérieux, et laisser le monde entrer par là.

Car l’Entre-deux-Mers n’est pas un décor. C’est un territoire pré-texte, mêlant espaces urbains, périurbains, rurbains et ruraux, traversé par les mêmes mutations que le reste du pays : le climat, les inégalités, le logement, la voiture, l’eau, la perte de confiance. À l’échelle d’un bassin de vie, on peut enfin regarder ces grands sujets en face, les vérifier, les entendre contredits par quelqu’un qu’on croisera le lendemain à la boulangerie. Le local n’est pas une fin en soi, c’est une porte d’entrée, et une manière de se tenir à la juste hauteur : celle de celles et ceux qui racontent depuis leur vécu, sans surplomb.

« Partir, raconter, revenir : ce trajet n’est pas une ligne droite, c’est une boucle fertile. »

Ce geste est politique, sans être partisan. Choisir de raconter autrement, c’est déjà prendre parti : pour une information qui soit un bien commun plutôt qu’un produit, indépendante des annonceurs, financée par ses lecteur·ices et pilotée avec ses habitant·es ; pour la nuance contre la saturation ; pour des conversations apaisées là où tout pousse à la polarisation. Une démocratie ne tient pas sans un minimum de récits partagés et de confiance dans ce qu’on lit. Là où l’information locale s’étiole, il reste de la colère, et des gens qui se sentent caricaturés plutôt qu’entendus.

© Ivan Mathie pour Ismée

Alors que s’ouvre une nouvelle campagne présidentielle, je sais déjà ce qui va manquer au débat. J’ai en tête les visages défaits au soir des dernières élections municipales, quand le RN a gagné plus de 500 voix à Créon. On parlera de la ruralité comme d’une marge à aménager ou d’un réservoir de voix. Le vivant, lui, restera un sujet « fleur bleue », alors qu’il est le socle de tout le reste : l’eau qu’on boit, la terre qui nourrit, la santé commune. Comprendre ce que disent les votes, sans mépris ni complaisance, n’est pas les excuser : c’est refuser de laisser le terrain à ceux qui prospèrent sur le silence.

Je ne veux ni de la résignation ni du cynisme. Ce qui m’anime, c’est de donner des clés pour comprendre, de rouvrir des conversations, de faire exister une démocratie qui part des territoires plutôt que de les survoler, et de transmettre la joie d’agir.

Partir, raconter, revenir : ce trajet n’est pas une ligne droite, c’est une boucle fertile.

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© Benjamin Rullier

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