« La fabrique de l’ignorance » L’histoire oubliée de l’internement des Tsiganes en Loire-Atlantique
À Moisdon-la-Rivière, en Loire-Atlantique, le camp de la Forge fut un lieu d’internement pour les Tsiganes durant la Seconde Guerre mondiale. Une histoire que l’on dit oubliée. Mais cet oubli ne serait-il pas fabriqué par un antitsiganisme toujours tenace ? Que dit la mise à l’écart des populations itinérantes de l’acte d’habiter le territoire ?
Écrit par : Pauline Roussel
Publié le : 23 septembre 2026
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Tsiganes et républicains espagnols ont été interné·es au camp de la Forge, près de Châteaubriant. © Pauline Roussel
Il y a des histoires qui n’appartiennent pas qu’au passé. Celle du camp de la Forge est gravée dans la pierre d’une baraque et de la muraille qui l’encercle. Taillée dans le schiste d’une stèle érigée dans un coin, à l’abri des arbres. Des regards de passage. « On nous a oubliés », regrette Laëtitia Munoz, chargée de mission au sein de l’Association départementale des gens du voyage citoyens de Loire-Atlantique (ADGVC 44).
Alors oubliées, ou pire, lorsque le présent refuse de s’en souvenir, des histoires se répètent. Et c’est en cela qu’elles n’appartiennent pas qu’au passé. Pas parce qu’on en entretient la mémoire. Ni parce qu’on s’intéresse aux pierres gravées, aux stèles taillées.
« On n’en parle pas »
« On n’en parle pas »
Niché au creux d’un hameau de Moisdon-la-Rivière, commune au sud de Châteaubriant, le camp de la Forge est un écrin de verdure boisé et empierré. Avec son étang, ses vieux arbres, ses oiseaux chanteurs, ses maisons et cet air de village d’antan. Le site, hier forge, est aujourd’hui un lieu touristique, de rando, de vélo, de repos, avec son café-restaurant et sa terrasse, dont la vue s’ouvre sur une vieille baraque enclavée.
Hier aussi, dans cette baraque et cinq autres, des Tsiganes ont été interné·es pendant la Seconde Guerre mondiale. Il y a un abîme troublant entre la cruauté de cette histoire et la douceur du lieu en ce matin ensoleillé de septembre. Laëtitia Munoz, qui se souvient de l’inhumanité vécue ici, le reconnaît. « Qui sait que des hommes, des femmes et des enfants tsiganes ont été entassés dans cette baraque, devenue aujourd’hui une salle de fête et de mariage ? Quasiment personne, déplore-t-elle, amère. Alors oui, quand tu ne sais pas, le lieu est agréable. »
Seule la stèle et cette phrase « ici, 567 familles tsiganes et autant de républicains espagnols ont été internés », accompagnées d’une petite pancarte contextuelle, témoignent. Une exposition sur l’internement dort dans la cave de la baraque. Elle est sortie aux commémorations, en avril lors du jour du Souvenir. Là, celles et ceux qui militent pour la reconnaissance de cette mémoire, dont des familles d’interné·es, témoignent aussi. « Mais ne faites pas trop de bruits », dirait-on. Pendant ce temps-là, l’antitsiganisme persiste, insiste.
En 2016, la France de François Hollande a enfin reconnu l’internement des Tsiganes pendant la guerre. Mais ce chapitre reste largement absent des livres d’histoires et, surtout, de la mémoire collective. « On n’en parle pas », tranche Laëtitia Munoz. Alors, parlons-en.
L’internement à la Forge
L’internement à la Forge
11 novembre 1940. Le camp d’internement de la Forge ouvre sur ordre de l’Allemagne nazie. Il faut interner les « bohémiens ». Les « indésirables », les « associaux ». Les autorités du régime de Vichy s’exécutent. Le climat de délation et une loi du 16 juillet 1912, qui autorise la surveillance des populations itinérantes perçues comme potentiellement dangereuses, facilitent la rafle des familles tsiganes. Recensement, rassemblement, internement. Et le tatouage. La lettre Z, pour Zigeuner en allemand.
La stèle a été posée le 28 avril 2019 sur le site du camp de la Forge lors de la Journée de l’internement et de la déportation (aujourd’hui jour du Souvenir). © Pauline Roussel
Le sous-préfet de Châteaubriant se charge de la gestion du camp. Un site jusqu’ici à l’abandon, une clotûre, six baraques. Pas d’accès à l’eau potable, au chauffage. Pas de système de douche, peu de toilettes. Des problèmes de ravitaillement alimentaire. Des guenilles pour vêtements. « Le camp est insalubre et situé dans un endroit humide et froid. Ici, l’hiver, tout n’est que brouillard », grelotte Christophe Sauvé, secrétaire de l’ADGVC 44. Poux, gale, tuberculose. Six enfants en bas âge mourront dans ce camp. Peut-être plus, mais de cette histoire, il ne reste que peu de traces.
13 mai 1942. Le camp d’internement de la Forge ferme. Des « nomades » sont transféré·es vers d’autres camps. En France, certains et certaines Tsiganes attendront 1946 pour être libéré·es, deux ans après tout le monde. Entre 100 000 et 300 000 Tsiganes auraient été tué·es en Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’Hexagone, environ 7 000 d’entre eux et elles auraient connu l’internement, et au moins 500 auraient été déporté·es vers les camps d’extermination.
Les personnes tsiganes sont aujourd’hui administrativement appelées « gens du voyage » . « Ce terme ne désigne pas une population en particulier, mais plutôt un statut administratif. Depuis 1972, il remplace le terme “nomade” et est attribué aux individus dont l’activité économique est intrinsèquement liée à la mobilité et l’itinérance, développe l’ADGVC 44 sur son site. Cette classification englobe une diversité importante d’origines, de cultures, de traditions et de situations professionnelles. » Leur statut se fonde également sur le choix de l’habitat mobile traditionnel : la caravane. Ils et elles seraient entre 200 000 et 400 000 en France, selon les estimations. Autant de personnes marquées par un passé atroce.
« Une forme de négationnisme »
« Une forme de négationnisme »
En 2004, dans La mémoire et l’oubli. L’internement des Tsiganes en France, 1940-1946, l’auteur Emmanuel Filhol s’intéresse à la connaissance et la reconnaissance de la mémoire du camp de la Forge. À la fin des années 1990, soit les communes alentour ignorent son existence, soit elles s’en souviennent mais ne souhaitent pas rendre hommage aux Tsiganes interné·es. Beaucoup ne veulent même pas en savoir plus. La première commémoration pour honorer le souvenir des interné·es de la Forge a lieu, grâce à l’ADGVC 44, en 2008. Et des élu·es manqueront à l’appel.
Au moins six enfants, de 17 jours à 2 ans et demi, trouveront la mort dans le camp de la Forge. © Pauline Roussel
« Il n’y a pas d’ignorance innocente. » C’est ce que pense William Acker, auteur, juriste et ancien délégué général de l’Association nationale des gens du voyage citoyens (ANGVC). L’histoire n’est pas seulement méconnue, elle est invisibilisée, selon le voyageur dont le grand-père était engagé pour la mémoire des personnes internées dans les camps.
« Si on n’en parle pas, c’est parce qu’on ne veut pas en parler. Il existe une fabrique de l’ignorance autour des persécutions et de l’internement des Tsiganes en France, travaillée depuis des années par des choix politiques délibérés d’invisibilisation de ces souffrances, analyse le juriste. C’est une forme de négationnisme politique, nourri par un antitsiganisme persistant. »
« Indésirabilité » ancrée
« Indésirabilité » ancrée
Antitisganisme. Le mot est jeté et se prolonge en un écho où amnésie fabriquée et discrimination décomplexée se confondent. « Il y a deux semaines, lors d’une réunion publique qui a réuni plus de 400 personnes contre un projet de création d’un terrain locatif familial pour les gens du voyage, j’ai rappelé l’histoire de notre internement. On m’a rétorqué : “Mais ça, vous l’avez inventé !” », rapporte Christophe Sauvé. L’homme parle avec le détachement de qui s’est habitué à la violence de ces propos. Pourtant, intimement, il est révolté.
Aussi, le mot est jeté tout comme « les gens du voyage sont rejetés, à peine libérés en 1946 ». « Si nous voulons croire que la barbarie est derrière nous, alors méfions-nous de ne pas lui refaire son lit. Certains ont peur aujourd’hui encore », alertait Alice Januel, ancienne présidente de l’ANGVC, dans un discours commémoratif.
De tout temps, les Tsiganes ont été mis·es à l’écart. Marginalisé·es, stigmatisé·es. Leur liberté d’aller et venir a toujours été surveillée. Au Moyen Âge, on les chasse. Au 17e siècle, les ordonnances sous Colbert envoient les hommes aux galères. Tout au long du 20e siècle, les passeports de l’intérieur puis les livrets de circulation traquent leurs déplacements. Les expulsions systématiques, les persécutions raciales. L’internement, le génocide. Et, après la guerre, le retour des régimes d’assignation à résidence, le contrôle des mobilités, le fichage. Bis repetita.
Aujourd’hui, le site du camp de la Forge est devenu un lieu où flâner et se marier. © Pauline Roussel
En France et en Europe, l’itinérance existe pourtant depuis toujours. Mais, il ne faut pas s’y méprendre, selon William Acker : « L’antitsiganisme n’est pas qu’une haine fondée sur la différence des modes de vie : c’est une haine pensée dans le cadre de théories de la race, qui imbibent encore les préjugés et discriminations. C’est un authentique racisme, systémique et très accepté socialement. »
Accueillir vs interdire
Accueillir vs interdire
« Si on ne sort pas de ce racisme, c’est parce qu’en France, on a toujours des politiques publiques minoritaires fondées sur l’ethnie et le mode de vie traditionnel des gens du voyage. » Le juriste pense alors à la loi Besson de 2000. L’un de ses articles oblige les communes de plus de 5 000 habitants et habitantes à disposer d’un terrain d’accueil pour les gens du voyage, d’une capacité d’au moins 40 caravanes. « Outre ce volet accueil, cette loi a surtout un volet interdiction de territoire : c’est une loi répressive. On oblige les communes à avoir des aires d’accueil et on oblige les gens du voyage à y vivre. Ce n’est pas de l’hospitalité organisée, c’est une gestion des indésirables. »
Aussi, des citoyens et citoyennes français·es n’ont pas le droit de partir, arriver, revenir ou rester dans une grande partie du territoire, dont la campagne. Pourtant, un arrêt du Conseil d’État de 1983 consacre un droit à l’accueil de 48 heures dans toutes les communes. « Les acteurs publics l’ont totalement oublié. Très régulièrement, les partis de droite proposent un projet de loi pour abolir cette jurisprudence », note l’auteur de Où sont les gens du voyage ? Inventaire critique des aires d’accueil. « Expulsés d’un endroit à un autre, les gens du voyage n’ont finalement jamais été pensés comme des habitants, des citoyens. »
Essentialisé·es à leur mode de vie itinérant, qui répond à des besoins sociaux et économiques, les gens du voyage sont pourtant des habitants et habitantes des territoires comme tout le monde. Avec leurs attaches familiales, leurs enfants scolarisé·es, leur travail sur les marchés, dans les vendanges, dans les fermes, dans l’art ou les fêtes foraines. « Chaque famille se rattache à un territoire précis et ce depuis longtemps, elle y a son histoire, ses liens familiaux et participe à la vie locale », explique, puisqu’il le faut encore, l’ADGVC 44. Aujourd’hui, un tiers d’entre eux et elles sont toujours itinérant·es, un tiers se sont sédentarisé·es et un tiers ont un mode de vie semi-nomade.
Errance chronique
Errance chronique
Selon un bilan établi en 2024 par la délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement, seuls 12 départements sur 95 dans l’Hexagone respectent l’ensemble de leurs obligations d’accueil. Dans une grande partie des territoires français, il n’y a pas d’aires d’accueil.
Et quand elles existent, les militantes et militants dénoncent des aires qui ne répondent pas aux besoins : nombre de places insuffisant, mauvais accès à l’électricité, à l’eau, aux sanitaires. Et si ces accès existent, les coupures aussi, même pendant la trêve hivernale.
« La loi Besson crée du mal-logement en reléguant les gens du voyage dans des sites non adaptés. Avec la volonté de les parquer, encore. C’est pourquoi beaucoup d’aires sont proches de centres de rétention administrative, de prisons, ou encore d’usines dangereuses, polluées et polluantes. C’était le cas à Rouen, où une aire se trouvait près de Lubrizol lors de l’accident », renchérit William Acker, dont un nouveau livre est paru le 18 septembre aux éditions du commun, Racisme environnemental, penser la convergence depuis la lutte contre l’antitsiganisme.
La première commémoration en hommage à la mémoire des interné·es du camp de la Forge a eu lieu en 2008. © Pauline Roussel
L’ADGVC 44 recense plus de 600 familles en situation d’errance sur la seule métropole nantaise. Où sont-elles ? En installation illicite, en infraction forcée, confrontées aux expulsions, faute d’aires ou de places où stationner légalement. Car l’arsenal législatif pour punir les stationnements illicites (peines d’emprisonnement, amendes) est dense. Et s’étoffe de gouvernement en gouvernement depuis la première loi Lopsi de 2003 (loi d’orientation et de programmation pour la sécurité intérieure).
« Ces lois valident l’antitsiganisme », soutient William Acker. À chaque projet d’aire d’accueil, de grand passage ou de terrain locatif familial, les boucliers se lèvent. Conscientes du problème, certaines collectivités veulent faire bouger les choses, mais se fracassent, encore et toujours, sur le mur de l’antitsiganisme. « On ne veut pas de nous. On ne nous voit que comme des voleurs, des gens sales, des animaux », souffle Christophe Sauvé. « Le rapport à l’autre, au voyageur, ne s’est jamais pensé comme un rapport d’humain à humain », commente, sombre, William Acker.
Loi Ripost et relents noirs
Loi Ripost et relents noirs
Il est une autre loi qui vient d’autant plus précariser les gens du voyage et légitimer la haine : la loi Ripost de 2026. Votée au cœur d’un été brûlant et d’un antitsiganisme virulent. L’ADGVC 44 a ainsi reçu des messages, ou plutôt des menaces, à caractère fasciste, dont certains font explicitement référence au plan d’extermination des Tsiganes par le régime nazi.
C’est dans ce contexte que la loi Ripost permet désormais aux collectivités d’expulser sous 48 heures, quelle que soit la situation locale, les gens du voyage considéré·es en installation illicite. Avant, seules les communes respectant leur schéma départemental d’accueil pouvaient expulser aussi vite ; ailleurs, la justice exigeait une procédure plus longue pour justifier l’expulsion, laissant aux voyageurs et voyageuses plusieurs semaines sur place.
Avec la loi Ripost, un simple branchement d’eau ou d’électricité non autorisé, ou l’absence de collecte des déchets, suffit à caractériser un « trouble à l’ordre public » justifiant l’expulsion en 48 heures partout, schéma d’accueil respecté ou non. Or presque toutes les installations sont dans ce cas.
« Cette loi accroît les comportements délinquants. Quand vous êtes jeté de toute part, que vous ne pouvez stationnez légalement, vous vous installez dans une aire non définie, et vous vous branchez à l’eau, à l’électricité. Vous devenez responsable d’un vol en plus. Vous êtes un délinquant perpétuel, et vous ne pouvez pas y échapper, parce qu’il n’y a pas d’alternative », dénonce William Acker.
Christophe Sauvé et Laëtitia Munoz, de l’ADGVC 44, militent pour l’urgence de se souvenir. © Pauline Roussel
Ce même été brûlant, Gabriel Attal, en campagne pour l’élection présidentielle 2027, s’attaquait aux gens du voyage. Un argument de vote connu, semble-t-il. Il est allé charger des voyageurs et voyageuses d’un terrain occupé illégalement, oubliant du même coup les conditions d’accueil déplorables ou inexistantes sur le territoire national.
L’AGDVC 44 et d’autres associations lui ont répondu : « Votre discours est raciste et a des relents de la période de l’entre les deux guerres et des années quarante. Votre jugement sur nos familles renvoie à cette période noire, exterminatrice de notre histoire. »
Et renvoie à la considération qu’on ne pourrait habiter le territoire qu’en étant assigné·es à résidence, parqué·es sur une aire ou cantonné·es dans un pavillon numéroté. Le droit français peine à penser l’itinérance, car il repose sur le mode de vie sédentaire et une vision très capitaliste de la propriété privée. Il en va de même de la citoyenneté, et de l’accès aux droits, étroitement liée à l’acte de se domicilier. Celles et ceux qui échappent à ce cadre deviennent alors des « fantômes sociaux ».
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