Kerminy, ou comment faire œuvre-milieu
Au manoir de Kerminy, dans le Finistère, on cultive toutes sortes de choses et notamment de la subsistance et de la robustesse. L’autonomie dont fait preuve cette résidence d’artistes, héritière des écoles de Pont-Aven et Concarneau, démontre à quel point construire un lieu en autogestion est lent, riche et vital en ces temps de disette budgétaire. Quand la culture va, tout va.
Écrit par : Élodie Louchez
Publié le : 27 février 2026

© Kerminy
Keridwen Gilbert travaille sur les ruralités. Jeune plasticienne native des Monts d’Arrée, elle n’imaginait pas meilleur terrain de jeu que l’univers rural pour déployer ses projets fictionnels de photographie, et c’est collé au vivant qu’elle fut aspirée par l’aura du manoir de Kerminy à Rosporden en Finistère-Sud, non loin de Concarneau.
« Je travaille dans les Monts d’Arrée avec des agriculteurs et tout particulièrement sur le monde rural. Lorsque j’ai rencontré Dominique et Marina de la résidence Kerminy, j’ai eu un coup de foudre et le sentiment immédiat d’être comprise dans ce que je faisais. »
En faire un lieu de résidence artistique autogéré
À l’aube de la pandémie de Covid-19 en 2020, Dominique Leroy et Marina Pirot s’installent dans la campagne de Rosporden, en pleine Cornouaille. Les deux artistes cherchent un endroit où poser non seulement leurs valises, mais aussi accueillir celles d’autres : artistes, agriculteurs et agricultrices, maraichers et maraîchères, scientifiques, auteurs et autrices, techniciens et techniciennes low-tech, soudeurs et soudeuses, artisans et artisanes du vivant. Comme d’un tout incessible.
Le duo tombe sur le manoir de Kerminy et son parc botanique de 12,5 hectares comme une providence pour leurs rêves les plus affirmés : en faire un lieu de résidence artistique autogéré et autonome, de recherches et d’expérimentations, de rencontres ouvertes à toutes et tous.
Kerminy se définit ainsi comme un laboratoire de création en milieu rural en ébullition permanente. « Nous avons pensé d’abord le lieu comme un accueil ouvert sans direction artistique qui sanctionnerait les résidents ou les mettrait en concurrence, souligne Dominique Leroy. Cela nous semblait hors sujet et on voulait ouvrir cet espace, certes avec des règles, mais aussi pour faire foisonner les expressions de chacun plus librement que dans un milieu institutionnel. »
© Kerminy
Questionner le mode de fonctionnement
Kerminy s’inspire de lieux pionniers comme le PAF (Performing Art Forum) à Saint-Erme-Outre-et-Ramecourt (Aisne) non loin de Reims qui abrite des artistes en résidence depuis plus de vingt ans dans un ancien couvent de 6 400 mètres carré et un parc de plusieurs hectares. Ou bien de la ferme de la Mhotte, célèbre tiers-lieu rural dans l’Allier qui accueille chercheurs et chercheuses et artistes depuis plus de dix ans.
Le laboratoire finistérien y ajoute, comme un mille-feuille, des couches de créations artistiques, d’événements, d’accueil libre et résidentiel, d’ateliers publics et pros, de productions artisanales et agricoles chaque jour.
Le manoir devient ainsi un épicentre, ce que Dominique et Marina appellent une « œuvre-milieu », mouvante et en changement perpétuel.
Keridwen abonde en ce sens : « Le projet maturait depuis très longtemps chez Dominique et Marina, il est en constance mouvance et c’est une des forces du lieu. Robustesse, souplesse et acceptation des changements venant de l’extérieur, qui en font une réussite véritable. »
© Kerminy
Ouvrir le champ disciplinaire
Agriculture, artisanat, savoir-faire séculaires cousinant d’avec des ateliers low-tech s’agrègent ainsi au travail purement artistique des résidents et le lieu s’enrichit de toutes ces pratiques. « Les questions du vivant intéressent de plus en plus d’artistes, insiste Keridwen, mais moins les gens qui distribuent le travail artistique. Alors, des lieux tels que celui-ci restent marginaux mais vitaux pour notre travail. Et de diffuser au cœur des ruralités le travail empreint de ces valeurs, prend tout son sens puisqu’il parle à celles et ceux qui le connaissent aussi et non dans de lointaines métropoles. Il existe une grande errance culturelle dans l’obligation d’aller voir de l’art dans les villes et il faut contrer cela. »
Ainsi, Dominique et Marina, en plus du parc aménagé en zone de création sonore, des serres maraîchères pour nourrir tant les personnes que l’autonomie du site, ont initié durablement avec les résidentes et résidents un collectif de vingt-cinq personnes autour de ce qu’ils nomment « la Halle de Kerminy ».
Celles et ceux qui vivent dans ces lieux de manière permanente forment une équipe qui gravite autour d’un projet de halle centrale afin de réhabiliter des parties inusitées des lieux : chapelle, lavoir, appentis pour en créer des ateliers de pratiques artistiques et techniques diverses, comme une forge, un four à céramique, un atelier textile et bois. Et tout cela afin d’accueillir tant des groupes que des étudiantes et étudiants et devenir médiateurs et médiatrices sur la transmission des gestes paysans ancestraux, l’auto-construction du bâtiment, et d’organiser des événements au cœur de cet espace.
© Kerminy
Quand multiplier l’ouverture permet d’assoir sa vitalité financière
Dominique Leroy trouve ici toutes les vertus à la combinatoire des publics différents pour Kerminy : « L’intérêt est de mixer des artisans d’avec les artistes car le lieu demande une dynamique pour que des gens puissent venir régulièrement. » Car au final, loin des utopies, l’ensemble doit pouvoir prendre son envol afin de faire rayonner ses idées.
« On voit notre niveau s’améliorer aujourd’hui, et notre idée, pensée il y a des années, commence à peine à se valider. Il y a un an, nous perdions confiance parce qu’on ne rentrait pas assez de loyers. C’est le principe du château qui tombe en ruine et qu’on doit entretenir ! Aujourd’hui, on ne met pas nos billes dans le même panier pour créer des sources différentes d’activités et de revenus et donc devenir suffisamment agile pour s’en sortir, mais c’est un travail de chaque jour. »
Plus qu’équilibrer un budget et ne compter que sur le ministère de la Culture comme partenaire unique, la vitalité de Kerminy repose donc sur la variété de ses centres d’intérêt qui permettent l’apport de subventions européennes comme les financements locaux d’ateliers pédagogiques, ou le flux de publics différents nourrissent la matrice qu’est le lieu.
Ainsi, Kerminy intègre de nouveaux projets comme les écoles-territoires, une assemblée des sols réunissant avec force poètes et poétesses et chercheurs et chercheuses autour du vivant, des performances culinaires, un festival de musique néo-trad, et bientôt l’attachement au très fourmillant institut Michel-Serres que préside un certain … Olivier Hamant [interrogé ici même par Rural]. Nourrir la robustesse du lieu en somme.
Ainsi, rien n’arrête Dominique ni Marina pour que Kerminy reflète l’intensité de sa créativité et faire de cet espace un contrepied aux éloges funèbres que professent les élu·es du Grand Ouest, souvent plus préoccupé·es par les campagnes électorales que par accompagner à faire société en ruralité.
© Kerminy
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