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L’alimentation, dernier terrain de la lutte des classes

Nourrir est définitivement un acte politique. C’est la thèse que défend la philosophe Joëlle Zask dans cet essai tout juste publié Donner à manger, politique d’un geste ordinaire, aux éditions Premier Parallèle. Chaque biberon donné, chaque plateau de cantine, chaque rayon de supermarché est le résultat de choix collectifs qui engagent des rapports de pouvoir, des hiérarchies sociales, des conceptions de la liberté et de la dignité. Philosopher sur la nourriture, c’est philosopher sur la démocratie elle-même.

Écrit par : Élodie Louchez

Publié le : 9 juin 2026

© Gilles Gerbaud

Qui nourrit qui et à quelles conditions ?

Joëlle Zask part d’un constat vertigineux : nous produisons de quoi nourrir dix milliards d’êtres humains, et pourtant une personne sur deux souffre d’une forme ou d’une autre de détresse alimentaire. Famine et obésité coexistent au sein des mêmes sociétés, parfois dans les mêmes familles. Ce paradoxe n’est pas un accident technique, c’est tout simplement le produit de décisions politiques. Qui a accès à une alimentation de qualité ? Qui en est privé ? Ces questions que l’économie traite en termes d’offre et de demande sont pour la philosophe des questions de justice et de pouvoir. S’appuyant sur le travail de la philosophe Simone Weil qui qualifiait le fait de pourvoir aux besoins vitaux d’autrui d’« obligation éternelle », elle pose une priorité absolue : avant les droits, avant les institutions, avant les procédures démocratiques, il y a le pain de l’autre. Une démocratie qui ne garantit pas à ses membres les conditions matérielles de leur existence ne mérite pas vraiment son nom.

Le geste nourricier comme rapport de pouvoir

Nourrir autrui, c’est donc toujours exercer une forme de pouvoir sur lui. On décide de ce qu’il reçoit, de la façon dont il le reçoit, des conditions dans lesquelles il mange. Ne dit-on pas que le peuple ne souhaite que « du pain et des jeux » ? Qu’un peuple trop heureux d’avoir du pain ne désire alors que du spectacle… et plus de politique. Cette asymétrie peut être exercée de façon émancipatrice ou dominatrice, et c’est là qu’intervient la distinction fondamentale entre « alimenter » et « nourrir ». Alimenter, c’est couvrir un besoin biologique. Nourrir, c’est reconnaître un sujet avec ses goûts, sa culture, sa capacité à choisir.

Or, nos systèmes contemporains d’aide alimentaire tendent massivement vers la première option. Joëlle Zask est explicite : « L’intention de donner à manger à des pauvres est très bonne, mais il y a des gestes qui sont démocratiques et des gestes qui ne le sont pas. S’attarder sur le geste lui-même, sur le dispositif, et quitter le domaine des bonnes intentions, ça me semble vraiment crucial. »

Ainsi, des territoires sont délaissés en campagnes avec leurs banques alimentaires, leurs cantines standardisées, leurs rayons low-cost. Tous ces dispositifs effacent l’humain qui mange, le réduisent à un bénéficiaire passif, lui retirent toute capacité de décision sur ce qui entre dans son corps. C’est une forme de violence politique ordinaire d’autant plus insidieuse qu’elle se drape dans la générosité.

La démocratie dans l’assiette

Sur le fil historique de son travail, la philosophe appelle à construire une démocratie radicalement cohérente, qui ne s’arrête pas aux urnes mais irrigue l’ensemble des pratiques sociales. « On ne peut pas être démocrate dans les urnes et tyran à la maison, dit-elle. Il y a un vrai problème de cohérence. »

Dans cette optique, pour elle, les cantines scolaires ne sont pas un sujet secondaire de la vie en société. Ce qu’on sert aux enfants, selon quels critères, avec quels aliments, dit quelque chose d’essentiel sur la société que l’on veut construire, et les élections municipales ne s’y sont pas trompées en mettant ce sujet aux centres des débats. Les choix de politiques agricoles – tels que subventionner l’agriculture intensive ou soutenir les filières paysannes, laisser prospérer les géants de l’agroalimentaire ou créer les conditions d’une alimentation accessible et saine – sont de véritables choix de civilisation.

« L'intention de donner à manger à des pauvres est très bonne, mais il y a des gestes qui sont démocratiques et des gestes qui ne le sont pas »

Joëlle Zask

Joëlle Zask dénonce sans détour l’alliance entre l’État et l’agriculture conventionnelle, dont la logique a empoisonné durablement les sols, les nappes phréatiques et les corps, tout en concentrant le pouvoir économique entre les mains d’un petit nombre d’acteurs industriels. Face à ce système, elle observe néanmoins avec intérêt le foisonnement d’initiatives locales qui cherchent à rétablir un vrai contrat entre mangeurs et producteurs. « Il y a un vrai flot d’initiatives qui créent quelque chose comme un contrat entre les mangeurs et les producteurs, avec des formes de conventions, des rapprochements, des engagements mutuels. »

Ce pluralisme, dit-elle, est en lui-même démocratique et constitue ce qu’elle nomme l’auto-gouvernement, en prenant pour exemple les jardins partagés, les Amap, ou le système communal comme juste échelle coopérative entre femmes et hommes pour subvenir aux besoins nourriciers.

Un programme en apparence modeste. En réalité, tout sauf ordinaire.

Joëlle Zask, Donner à manger, politique d’un geste ordinaire, éditions Premier Parallèle, mars 2026, 208 pages, 17 €.

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