« Silence Volcan » : nouveau carnet de création de la Compagnie Brumes
Fragment – carnet de création #2. La compagnie Brumes poursuit son travail de création du spectacle « Silence Volcan » et propose un montage sonore autour du système de production mortifère. Dans cette carte blanche, Mathilde Monjanel revient aussi en mots sur quatre semaines de pérégrination estivale, entre création et détermination face aux violences du monde.
Écrit par : Compagnie Brumes
Publié le : 9 septembre 2026
© Céline Challet
Extrait de « Silence Volcan »
© Céline Challet
L’histoire d’un spectacle coule parfois
comme une rivière descendant d’une montagne
de la source à la mer,
elle agrège au fil de sa descente
tout ce qui la rend plus large, plus profonde et plus vive..
La source de Silence Volcan a comme épousé
la complexité de son sujet,
à base d’eau polluée, tarie ou accaparée..
et parce qu’on crée avec ce qu’on est,
quand on plonge dans un sujet qui brûle tout sur son passage,
on n’en sort pas intact.
on peut pas mettre de côté
comme cette recherche nous impacte,
comme elle crée des gouffres en nous
comme elle nous perd et nous désespère
comme elle embrase en même temps la colère
alors on compose avec ça
s’ajoute
la dureté d’un contexte
la sensation d’un calendrier trop serré
pour avoir le temps de chercher, de rater, d’essayer encore
tout ça
ça crée des remous, des tourbillons
l’eau devient volcanique
et on s’abîme
en même temps qu’on ne cherche
qu’à s’accrocher plus fort à nos tentatives
pour faire face à ce présent
rendu morbide
par une poignée de dirigeants pyromanes
quand le courant est trop fort
des digues rom pent
et ça fait partie de l’histoire de ce spectacle
les virages, les départs, les renouveaux
le rebond
le 13 juin
en Mayenne
dans la belle ferme de Morgan et Émilie
à la Ruade
au pied d’un vieux chêne
une première version de Silence Volcan
a jailli pourtant de ce chaos
elle a existé fort
elle a touché celles et ceux qui étaient là
elle a dit
comme c’était important
de mettre des mots sur cette histoire
de rendre la mémoire au présent
elle a dit
comme celles et ceux qu’on nomme taiseux
sont plutôt mal écoutés ou pas entendus
elle a regonflé à bloc notre détermination
à partager ce volcan
—————
« Nous pensons, sans pouvoir encore l’affirmer qu’il y a une certaine limite à la suppression de ces haies. Ces inconvénients sont d’abord d’ordre climatique, il s’agit d’abord de l’eau, du régime des eaux qui sera, qui est contrarié. Il s’agit de l’érosion par des vents érosion du sol dont nous avons déjà constaté les effets. Il s’agit également et d’une façon beaucoup plus général d’une rupture de l’équilibre biologique ancestral de nos régions »
Archive INA de Paul Matagrin, ingénieur agronome à l’École nationale supérieure agronomique de Rennes (ENSAR), Bretagne actualités, 17 novembre 1964
« On nous a traité de poète, de rêveur mais nous ne rêvons pas nous voyons la réalité. Il ne s’agit pas ni d’être pessimiste ni d’être optimiste à la mode des moutons de panurge, il s’agit de regarder la terre et de voir tout ce qu’on y fait, toutes les destructions.
Si les cultivateurs avaient été informés de tous les préjudices qu’ils subiraient en détruisant ces haies et ces talus, ils ne l’auraient pas fait. Ceux qui n’ont pas informés sont donc à mon sens responsables. »
Archive INA – 1971 : les Bretons alertent sur les dangers de la disparition des haies
—————
maintenant on est le 22 août
et tout résonne encore autrement
après un été de fin du monde
des canicules à répétition
des feux incontrôlables
des évacuations
des limitations d’utilisation d’eau potable
des risques de pénurie à venir
ça s’accélère
nous précipite
et nous oblige
on est là
on lâchera rien ni personne
et on a besoin
plus que jamais
de se sentir serré·es
les un·es avec les autres
avec des mots des gestes des regards
pendant que les réponses des pyromanes qui nous dirigent
ne font qu’embraser toujours plus nos colères
en juillet
j’ai croisé la route d’une autre instance héritée du monde pétainiste de Vichy
créée au même moment que la loi de 1944 sur le remembrement,
les CRS
j’étais à Chalon dans la rue
avec un spectacle d’une compagnie soeur
et le dimanche
on s’est réveillé
dans les fumées des feux de gironde
et on s’est couché dans celles des lacrymos
la fête de fin de festival
on l’attendait comme des dingues
parce qu’on a tout donné pendant cinq jours
et parce qu’on la sait belle folle et douce
dans le port nord de la méandre
là, on la savait plus importante encore
parce qu’en soutien inconditionnel
à ce collectif si nécessaire et précieux
mis en danger par un avis d’expulsion la veille du festival
ça y est
on y était
vidé·es et rechargé·es en même temps
de sentir si fort la nécessité d’être ensemble
avec des histoires à se raconter
pour tenir
en équilibre sur ce présent vertigineux
on avait tellement envie de se marrer de danser de parler parler parler
on était à mille lieux
d’imaginer que d’autres
avaient prévu une fin différente à l’histoire
à 1h30
le collectif prend la parole
un cordon de CRS s’est installé tout autour
ils encerclent les lieux
si on veut on peut encore sortir
mais personne peut rentrer
on reçoit un message de notre frangin de plateau qui vient de partir
ils balancent des lacrymos sur celleux qui veulent rentrer
les amies faites gaffe
hors de question de lâcher la fête
on reste
ça reprend presque comme si
et puis le collectif reprend la parole
pour dire que ça continue
la pression mise par les flics
que les renforts arrivent
mais la fête continue elle aussi
pas de mouvement majeur
et vers 4h du matin
la méandre nous demande de sortir
tranquillement
de vider les lieux
alors on le fait
pour respecter la décision du collectif
on est encore vraiment nombreux
on passe devant les cordons de CRS.
Collectivement, pour que ça parte pas en vrille,
on retient ce qu’on voudrait hurler
on sort
dans le calme
une fois sur la rue
en dehors de la zone du port nord
on voit les camions mettre le contact
et rouler vers la méandre
alors c’est ça qu’ils attendaient ?
que la foule se retire pour charger les quelqu’un·es qui restent ?
on fait quoi maintenant, on va pas les laisser se faire matraquer ?
pas le temps de se poser beaucoup plus de questions
ça charge vers nous
on court
des lacrymos pleuvent
on court
on a perdu les copaines
on s’appelle
on se fait charger de plus belle
on court
on se retrouve
les yeux pleurent
on se file du sérum phy
quelqu’un passe avec un bleu sur le bras
un coup de matraque alors qu’il était juste assis là sur le chemin
on s’est fait charger jusqu’au centre ville
on n’a rien compris
ça semble se calmer
on remonte les quais
on est plus beaucoup
arrivées devant la rue où je dors
on commence à se dire au revoir
et là
une bagnole de flic
déboule
en furie
les trucs blancs et rouges en plastique
qui limitaient la circulation pendant le festival
s’étaient retrouvés plus ou moins sur la route
la voiture les shoote
les dégomme
ils volent et retombent
du délire
une fille qui marchait devant crie
la voiture lui fonce dessus
mais elle dérape sur un trottoir
elle s’arrête
deux types sortent
et se mettent à courir
matraques en main
ils coursent d’abord la fille
et puis se retournent
un des flics me regarde
il fonce sur moi
derrière nous c’est la Saône
je me mets à courir
j’entend Lila qui hurle « Mathilde »
je traverse la rue
il me poursuit
je sais pas pourquoi je dis
« mais j’ai rien fait putain »
il dit
« ah ouais t’as rien fait toi »
il est tout près de moi
j’ai le temps de me dire
s’il me chope ça bascule
je cours plus vite que jamais
j’arrive dans la rue où je dors
la porte de la maison est ouverte
je rentre
dans le noir
derrière la porte refermée
je reprends mon souffle
après le soulagement
d’être dedans
sauvée par la maison prêtée par deux membres de la méandre
la stupéfaction
l’incompréhension
la colère
la tristesse
la peur pour celles et ceux là-bas
ça monte
dans le noir
la tête contre la porte
et avec
une détermination
plus forte que jamais
c’est ça la réponse à cet été caniculaire ?
pas d’autre chose à foutre que déployer leur haine sur des gens qui rient, dansent et font la fête quand ça brûle dans tous les sens ?
ça s’accélère
nous précipite
nous oblige
et nous embrase
on est là
on lâchera rien ni personne
ni la fête
ni la danse
ni nos colères
ni nos rires
ni nos mots
ni nos histoires partagées
—————
les 18 et 19 août 2026
deux lois ont été promulguées
la loi d’urgence agricole et la loi ripost
pendant que l’une réintroduit des pesticides interdits
et facilite la construction de méga giga bassines et de fermes usines
l’autre ouvre la porte à l’interdiction de tout ce qui dérange l’ordre établi
elle vise à « offrir des réponses immédiates aux phénomènes troublant l’ordre public, la sécurité et la tranquillité de nos concitoyens »
elle permet à la préfecture d’envoyer les CRS charger une fête à Chalon dans la rue, en publiant le lendemain un communiqué comme quoi ils ont rétabli l’ordre en mettant fin à une rave party
personne ne fera de nous les taiseux·euses à venir
leur monde est mort
et on est là
plus vivant·es que jamais
nos mots s’aiguisent
à mesure que leurs bottes se rapprochent
cet été il y aussi mon fils
qui m’écrit ça
iels sont des milliers à se retrouver autour d’un tout autre programme.
#LFI2027
Orchestré par Mathilde Monjanel / Avec Anne-Line Drocourt & Mathilde Monjanel / Musique Céline Challet & Annie Langlois / Collaboration artistique Maya Boquet / Photographies Céline Challet / Regard extérieur Léo Bahon / Regard intérieur Louise Hochet / Scénographie Max Seveno / Régie son Ély Rannou / Création lumière Chloélie Cholot-Louis / Chargée d’administration Clémence Chaumont / Accompagnement production et diffusion Nicolas Cohu – Curios – Cie Brumes // Coproductions – MIXT – terrain d’arts en Loire Atlantique, le Kiosque – Mayenne, Bain Public – St-Nazaire, Animakt – Sault les chartreux, Pronomades – CNAREP d’Encausse les thermes, les Quinconces – Scène Nationale du Mans, ALAREP – CNAREP Association Lavaloise des Arts de la rue et de l’espace public, ENSA – École d’architecture Nantes Université // avec le soutien de la Ville de Nantes, du département de Loire Atlantique, de la DRAC Pays de la Loire/ La compagnie Brumes est orchestrée par Louise Hochet et Mathilde Monjanel https://ciebrumes.cargo.site/
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