Du South Bronx au sud Vendée : comment le rap a pris la clé des champs ?
Si l’expression « rap rural » ne recouvre aucune esthétique commune, des artistes issu·es de la ruralité ou y vivant se distinguent dans un courant musical essentiellement urbain. Depuis une dizaine d’années, des rappeurs et rappeuses ont fait évoluer le genre, en passant de la caricature à la crédibilité.

Installé à Fontenay-le-Comte (Vendée), Noan, 18 ans, est venu faire mixer l’un de ses morceaux à un atelier rap. © Maxime Pionneau
« Dédicacé à tous ceux qui viennent des p’tits patelins / […] pour qui personne n’a jamais rappé / […] que personne ne connaît / Même pas Jean-Pierre Pernaut. » On est en 2006 et une commune picarde de moins de 500 habitants et habitantes se retrouve soudainement sous les feux des projecteurs. Avec un morceau plein de second degré qui porte le nom du village où il a grandi, Marly-Gomont, le rappeur Kamini devient un véritable phénomène. Au journal télévisé de TF1, le présentateur Jean-Pierre Pernaut s’enthousiasme : « Un style de chansons qu’on n’est pas habitué à entendre à la campagne. On a été conquis dans l’équipe du 13 heures. »
Du rap rural ? Si cette idée est perçue comme une bizarrerie, c’est notamment car le hip-hop — dont le rap n’est qu’une branche — est né, loin des campagnes françaises, au début des années 1970, à New York, dans le South Bronx. « Le hip-hop […] ne vient pas d’une ferme ou d’un ranch, de la forêt ou de la jungle », rappelle un article de la revue américaine Ecozon@. Par conséquent, « son attention se porte traditionnellement […] sur la ville plutôt que sur la campagne ». Lors du festival L2P Convention, organisé en mars 2026 à Paris, une table ronde s’est tenue autour d’un énoncé un brin provocateur : « Est-il légitime de faire du rap à la campagne ? »
« Rap de bouseux » et « Kamini du coin »
Culturellement, la Vendée est davantage connue pour son parc à l’historiographie réactionnaire, le Puy du Fou, que pour l’émulation de sa scène rap. « À Fontenay, on doit être une dizaine à faire du son », souffle Noan, 18 ans. En ce jeudi d’avril, il fait partie des trois jeunes participant à un atelier rap organisé, au Forum Jeunes de Fontenay-le-Comte, sous la houlette de Nicolas Joly, dit Nicko. À 29 ans, ce rappeur, originaire du sud du département, a sorti cinq albums. « On m’a déjà dit que je faisais du rap de bouseux ou de campagnard… » Malgré tout, cette sous-préfecture de 14 000 habitants et habitantes n’est pas (complètement) terra incognita sur la carte du rap français.
Au Forum Jeunes de Fontenay-le-Comte, dans le sud de la Vendée, une salle a été aménagée pour que les jeunes du coin s’enregistrent. © Maxime Pionneau
Par téléphone, le rappeur et éleveur de brebis installé à Le Vigen (Haute-Vienne), Jean-Benoît Baudens, alias MaNTis, nous alerte : « Le pionnier du rap rural, c’est MC Circulaire. » Natif de Fontenay-le-Comte, ce dernier est l’inventeur du « ploucsta rap » (une référence au « gangsta rap »). Dans les années 2000, il est l’auteur de Ça vient de Vendée ou Demain c’est trop tard — clin d’œil rural au mythique morceau fleuve des Marseillais d’IAM, Demain, c’est loin. Ce « rap de ploucs » dépeint, avec un certain misérabilisme et un goût de l’outrance exacerbé, une campagne où l’absence de perspectives n’a rien à envier aux quartiers populaires.
« Au début, j’étais perçu comme le Kamini du coin », relate MC Circulaire, dans un mail adressé à Rural. « Quand j’ai commencé, la notion d’authenticité était importante. En ayant connu que la campagne, je me voyais mal parler de cité, de trafic et de violences policières. »
À 34 ans, Hugo Navarro, alias Yolo de Navarre, se revendique « rappeur du village ». Avec sa musique festive et décalée, ce natif de Saint-Julien-en-Born (Landes) est, lui aussi, parfois comparé au rappeur de Marly-Gomont. « Le rap décrit son environnement. Je ne vois pas pourquoi, en campagne, on ne pourrait pas s’approprier les codes du hip-hop. »
Dépasser la caricature
En France, le hip-hop est longtemps resté cantonné aux grandes villes. « Il fallait se déplacer pour aller dans les soirées et les boutiques », se rappelle Hugues Bazin, chercheur indépendant en sciences sociales et auteur de La culture hip-hop (1995, Éditions Desclée De Brouwer). « Pour trouver la bonne mixtape [compilation, ndlr], il fallait être initié », complète Thomas Sender, 44 ans, à la tête du festival Ramène ton flow, organisé aux Achards (Vendée). Dans les années 2000, le développement d’Internet popularise le rap au point qu’il devienne, selon une étude de la Sacem, le style le plus écouté chez les jeunes. Au passage, des vocations naissent loin des villes et des cercles d’initiés.
À la même époque, un flou existe entre rappeur usant de l’humour et comique s’affublant en rappeur — à l’image de Fatal Bazooka, personnage de rappeur savoyard créé par… Michaël Youn. Dans un article de 2015 consacré à des rappeurs de Montaigu (Vendée) dont il est originaire, le géographe Mickaël Blanchet constate qu’« aucun [d’eux] n’arrive à dépasser la posture caricaturale dès qu’il s’agit de décrire leurs expériences rurales ». Comme si les rappeurs ruraux étaient assignés au second degré. Nicko tente d’expliquer cela par un rap trop souvent caricaturé : « On n’est pas pris au sérieux, car on a pas le vécu qui fait vendre et c’est un peu frustrant. Pourtant, on a autant de choses à raconter que ceux qui vivent en banlieue ! »
Animateur d’un atelier rap à Fontenay-le-Comte, Nicolas Joly évoque les difficultés qu’il y a à venir de la ruralité dans le milieu rap autant que celles qu’il y a rapper en ruralité. © Maxime Pionneau
« Bien que le rap soit massivement écouté par les jeunes ruraux, la ruralité reste largement absente des récits des artistes. » C’est par ces mots du rappeur Kohndo, membre du groupe La Cliqua, que la discussion s’est ouverte lors de la table ronde dédiée au rap rural du festival L2P Convention. Présent à l’événement, Hugues Bazin défend l’idée que « le rap ne dépend pas d’un territoire » : « Le rap s’est construit sur un terreau de décomposition de la culture ouvrière qui n’est pas propre au milieu urbain. » Le chercheur se dit fermement opposé à l’étiquette « musique urbaine », utilisée aux Victoires de la musique jusqu’en 2019. « C’est de la musique urbaine, mais c’est le rural qui m’influence, ouais », rappe ainsi MaNTis.
Le rap rural n’existe pas, mais est stigmatisé
À l’atelier de Fontenay-le-Comte, François, dit « Cosmo », 20 ans, est assis dans la salle où une cabine pour enregistrer a été installée. « J’essaie d’être le plus véridique dans ce que je fais, je ne dis pas que je tue des gens, je raconte ce que je vis », dit-il. À ses côtés, Noan abonde : « On a passé cette étape de dire : « ouais, t’es de la campagne ». Du moment qu’on est bon, on peut percer dans la musique. » Il cite le rappeur du Loir-et-Cher, Wallace Cleaver, le Caennais Orelsan ou encore Femtogo, artiste récemment accusé de pédocriminalité. Autant d’artistes pour qui l’étiquette de « rap rural » n’aurait pas grand sens. Il nuance cependant : « En termes de connexion et de réussite, ce qu’on peut faire à Paris en deux jours, ici, on le fait en un an. »
Au fil des ans, le rap évoquant la ruralité est passé de la caricature à la crédibilité. « Qu’il vienne de milieu rural ou des grandes villes, le rap reste le rap », juge Nicko qui souligne le paradoxe qu’il y a à parler de « rap rural » quand le « rap urbain » est vu comme un pléonasme. Si cette étiquette ne recouvre aucune esthétique commune, certains rappeurs et rappeuses s’y trouvent assigné·es, parfois malgré eux et elles. « Les rappeurs ont moins de complexe à venir de province, à tester des choses différentes, c’est même devenu une fierté de venir du monde agricole », observe MC Circulaire qui constate toutefois que, dans son cas, « le monde du rap ne [l]’a jamais accueilli ».
Pour Noan, l’origine géographique de celui qui rap n’a aucune importance, mais il estime qu’il existe moins d’opportunités artistiques en ruralité. © Maxime Pionneau
« On a voulu rentrer dans le circuit, mais les gens avaient du mal à comprendre le délire », raconte Yolo de Navarre. Alors, l’artiste a choisi de sillonner la France : « On a fait 128 concerts dans 25 départements, on tourne partout : dans des bars, des fermes, chez l’habitant… » Pour MaNTis, l’étiquetage « rural » n’est pas un frein, « sauf peut-être pour l’industrie ». Lui est monté sur scène aussi bien pour un festival hip-hop que pour une finale départementale de labour. « La campagne où je vis est vivante, ça me permet de me produire, mais je ne suis pas sûr qu’en Picardie ou en Beauce, on puisse autant faire du rap rural. »
Pour Nicko, « c’est compliqué de trouver des dates en Vendée, un département très axé sur le rock ou les années 80 ». En 2022, l’un de ses concerts prévu aux Sables-d’Olonnes a été annulé, par un simple mail, les accusant de « ne pas partager la culture locale ». Thomas Sender raconte le moment où il a dû démarcher des partenaires privés pour soutenir son festival hip-hop qui ne bénéficie d’aucune subvention publique : « Il y a un a priori à partir du moment où tu parles de rap… » Lors de l’édition 2025 de Ramène ton flow et alors que le Vendéen Bruno Retailleau est ministre de l’Intérieur depuis près de dix mois, un peloton de gendarmerie est, nous rapporte-t-on, dépêché sur place. Hasard ou coïncidence ?
« Mon patelin pue la merde autant que la police »
Si, pour certains et certaines, le rap reste cette « sous culture d’analphabète » décriée par l’ex-journaliste Éric Zemmour en 2008, toute une jeunesse réactionnaire y a, malgré tout, été bercée. Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un rappeur identitaire comme Millésime K émerge. Dans Tricolore, il met en scène une ruralité caricaturale — sorte de reflet inversé de la ville (forcément corrompue, métissée et progressiste). Une tendance qui n’a pas échappé au youtubeur Mister V qui caricature un rappeur néo-nazi « qui clame haut et fort son appartenance au monde rural ». « Pour moi, c’est un grand mystère que l’extrême droite ait des rappeurs », souffle MaNTis, étonné qu’une musique née dans la jeunesse afro-américaine soit ainsi récupérée.
Lors de cet atelier, Nicko en profite pour évoquer, auprès des jeunes participants, la réalité de son statut d’artiste rap en Vendée. © Maxime Pionneau
Aujourd’hui, une nouvelle génération émerge, évoquant la ruralité sans y être réduite. Citons le duo aveyronnais Antes & Madzes qui, dans Chez nous, racontent « les dimanche aprèm au bord du terrain dans le froid / mon père qui crie contre l’arbitre une Marlboro entre les doigts ». Dans une musique très masculine et hétéronormée, on voit aussi émerger des femmes et personnes queer qui livrent d’autres récits, pas toujours tendres avec les ruralités. Dans le titre Far Ouest où elle sample MC Circulaire, la rappeuse Tinaa, originaire de la Mayenne, déplore : « Ils ont délaissé les campagnes / […] le RN a trouvé le terreau de son fasiscme / Mon patelin pue la merde autant que la police. »
À l’atelier rap de Fontenay-le-Comte, la petite session touche maintenant à sa fin. « Ce lieu a un potentiel de ouf, si on me donne les clés je pourrais ramener une dizaine de personnes », jure Noan. Maintenant, Nicko répond aux questions des jeunes sur la réalité économique du job d’artiste et sur la meilleure façon de se faire programmer. Les jeunes imaginent quel micro il faudrait acheter pour des enregistrements de meilleure qualité. « Le problème c’est pas la mairie, c’est le budget culture en général », leur dit Nicko. Il est plus de 20 h et la petite équipe évoque le concert, prévu le 21 juin, qui clôturera l’atelier. Un peu dépité, François dit : « À Fontenay, y’a pas le public, personne ne va se déplacer ! »
Rural, un média qui dépend de vous !
Pour assurer son indépendance tant dans la sélection de sujets que de points de vue, Rural s’appuie sur ses lectrices et lecteurs.
Chaque personne qui le souhaite peut donner au gré des récits et reportages pour soutenir notre travail. Si notre média et notre équipe existe, c’est grâce à vous. Un grand merci !
© Benjamin Rullier
À lire ensuite
À lire ensuite
En Centre-Bretagne, 50 choristes partagent joie et sororité dans les campagnes
Chaque semaine, elles se retrouvent pour répéter à la ferme dans la commune du Mené dans les...
Le camion Môme essaime l’art dans les écoles du bocage normand
Puisque les musées sont en ville, l'Usine Utopik, le centre d'art contemporain régional implanté à...
Dans le Finistère, Fourches franchit de nouveau les barrières politiques avec son spectacle « Silence dans les champs »
En plein cœur Bretagne, les musiques actuelles vibrent contre l’agro-industrie. Fourches, jeune...
Trouver la place
Le photographe Benjamin Rullier a arpenté les places des communes rurales du Maine-et-Loire, lieux...




