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Ferme de jour, scène de nuit

Ils et elles font pousser des légumes ou paître des vaches, mais aiment aussi transformer leur lieu de production en lieu de représentations. Pour participer à la vie locale, contribuer à une contre-culture ou continuer de se faire connaître, tout en assumant une casquette de plus.

Écrit par : Mathilde Doiezie

Publié le : 18 mai 2026

© ferme Java des Sorinières

La journée du samedi éclatait de soleil. De la paille fraîche répartie sur le terrain attendait d’être foulée. Des guirlandes lumineuses et fanions venaient d’être accrochés. Et contre le bâtiment principal, une petite scène fabriquée en palettes accueillait ses premiers concerts. Fin juin 2025, la ferme Java inaugurait sa guinguette aux Sorinières, au sud de Nantes (Loire-Atlantique). Un espace de culture, de nourriture et de fêtes faisant partie intégrante de l’ADN de cette ferme reprise quelques mois plus tôt par trois trentenaires reconverti·es dans le maraîchage : Amélie Compte, Léon Burguière et Timothé Clerc-Foechterlin. Au point d’avoir inscrit cela dans son nom : « Java, ferme maraîchère et festive ».

En marge des gros centres culturels urbains, des fermes en milieu rural font aussi pousser, grandir et s’épanouir des concerts ou des spectacles. À l’écart des bourgs, certaines d’entre elles deviennent des refuges de culture revendiqués. Ainsi, quand les lieux de culture manquent, les ruraux et rurales s’organisent et des maraîchères ou des éleveurs se métamorphosent programmateur·rices ou hôtes d’événements le temps d’une soirée, d’un festival, voire tous les week-end lorsqu’une guinguette s’enracine. Ils et elles pratiquent « l’agri-culture », comme aiment à le décrire les associé·es de la Ferme de Bellevue, à Sarzeau (Morbihan), qui accueille chaque année plusieurs événements, dont le festival Ti Ferm Bellevue devenu Foinstival, les 5 et 6 juin prochains

Léon Burguière, Amélie Comte et Timothé Clerc-Foechterlin ont récemment repris cette ferme.
© ferme Java des Sorinières

Culture rurale

Patrick Cosnet est l’un des pionniers des spectacles à la ferme. Agriculteur pendant une quinzaine d’années, il a effectué une mue artistique en écrivant des spectacles sur le milieu agricole, en ouvrant un théâtre dans sa ferme à Pouancé (Maine-et-Loire) et en inventant avec son festival « Fermes en scène » le principe de la tournée de ferme en ferme, avec une remorque-scène tirée par un tracteur. Lancé il y a près de vingt-cinq ans, il a permis à Patrick Cosnet et sa compagnie La Chaise rouge de jouer dans plus de 400 fermes du Grand Ouest.

Ses spectacles parlent des transformations du monde agricole et des paysages ruraux, comme l’arrachage des haies, les agrandissements d’exploitations ou l’étalement des villages. Des thématiques concrètes pour les personnes qui viennent les voir et les accueillent, « alors que le théâtre, la littérature et l’art en général ne s’intéressent plus au monde agricole et rural depuis longtemps », décrit-il. Il parvient ainsi à capter un public dont la moitié ne va jamais au théâtre.

Contre-culture

Derrière leur vernis comique, ses pièces sont taillées pour penser. Mais depuis vingt-cinq ans, Patrick Cosnet constate que les fermes prêtent à accueillir ses spectacles sont de plus en plus homogènes. « Beaucoup d’agriculteurs ont disparu et les très grosses fermes n’ont plus le temps ou n’en ont absolument rien à faire, détaille-t-il avec son franc parler. Elles ont aussi peur de l’opinion des gens qui vont venir. Alors, on se retrouve à jouer beaucoup dans des fermes qui ont fait des choix drastiques, pratiquant l’agriculture biologique ou de conservation des sols. »

Ses propos font écho au profil des fermes repérées pour cet article. La Ferme des 7 chemins, à Plessé (Loire-Atlantique), met par exemple un point d’honneur à défendre une culture hors système de la même manière que ses pratiques agricoles. « Il y a des liens entre la mise en avant de musiques et chants issus de traditions orales et notre travail autour des vaches de la race locale Bretonne Pie Noir, qui était tombée en désuétude », raconte Mathieu Hamon, installé dans la ferme de ses parents depuis 1997, passée en agriculture biologique et qui compte aujourd’hui sept associé·es.

« Notre idée, ce n’est pas juste d’accueillir un concert ou un spectacle pour qu’il y ait du monde à la ferme, mais que ce soit dans la cohérence globale avec ce qu’on fait ici », complète-t-il. Les autres fermes font découvrir principalement des groupes locaux, débutants, pour des raisons aussi bien pratiques et de budget que par militantisme. Des spectacles qui font réfléchir sur les pièges du capitalisme, aussi. Une programmation « dans un esprit d’ouverture et de lutte », décrivent plusieurs des personnes interrogées. Les repas proposés mettent aussi en valeur l’alimentation locale et durable.

La programmation se fait « dans un esprit d’ouverture et de lutte », décrivent plusieurs des personnes interrogées. © ferme Java des Sorinières

Culture locale et melting-pot(es)

Contrairement à celles et ceux qui se barricadent parfois derrière leurs clôtures, ces fermes font aussi le choix d’ouvrir grand leurs portes pour contribuer à la vie locale. Lorsque la ferme-brasserie La Bambelle, à Saint-Gravé (Morbihan) a fêté son inauguration en 2011, « il n’y avait plus grand chose qui bougeait au village, revient François Bellouard. Alors l’idée est venue d’en faire un rituel tous les ans, un peu comme une kermesse, pour fédérer toutes les générations autour de spectacles et d’animations ». À Java, la création de la guinguette coïncidait avec l’envie « de faire de la ferme un lieu de rencontre, décrit Timothé Clerc-Foechterlin. Au-delà de produire et de nourrir les gens, nous avions aussi envie de faire vivre le territoire. »

Depuis, dans ces moments de fête à la ferme, les voisins et voisines affluent. Des urbains et urbaines aussi. Ces fermes-hôtes deviennent des lieux d’avant-garde culturel aussi bien que de lien social. « Il y a des brassages beaucoup plus importants que dans des lieux de diffusion classiques de la culture, avec des gens intéressés parce qu’il se passe quelque chose ici et d’autres qui viennent spécifiquement pour la programmation », constate Mathieu Hamon.

Culture sous contraintes

Ces festivités contribuent à la réputation des fermes qui les accueillent. « Des gens découvrent la ferme via la guinguette, ça devient une vitrine », complète Timothé Clerc-Foechterlin de Java. Au point que pour cette ferme maraîchère, la guinguette fait même complètement partie prenante du modèle économique. Ouverte entre fin mai et octobre tous les vendredis soir et un samedi par mois, elle permet « d’activer d’autres activités rémunératrices », alors que le trio d’associé·es disposent de trop petites surfaces pour compter uniquement sur la rémunération issue de la production de légumes.

Tenir la guinguette constitue toutefois « plus de charge mentale, d’organisation et d’anticipation ». Heureusement, Timothé a été bénévole dans plusieurs associations à la manœuvre de concerts et festivals. Il connaissait donc les rouages de l’événementiel. La période hivernale, plus calme côté production de légumes, permet de plancher sur la programmation de l’été. « Mais c’est un autre métier, d’autres savoir-faire », convient-il.

« Toute la difficulté quand on accueille de la culture, c’est que la ferme continue à fonctionner », constate de son côté Mathieu Hamon. Au point où la Ferme des 7 chemins a récemment décidé de faire une pause culturelle. Même si elle n’assumait jamais seule la programmation, il y avait un besoin de se recentrer. D’autres fermes choisissent aussi de créer leurs événements en lien avec des figures culturelles locales ou des associations-soutiens qui ne comprennent pas que des associé·es, pour alléger l’organisation.

Car le nerf de la guerre, c’est de continuer à trouver les forces vives pour contribuer à l’organisation et de trouver les moyens de rémunérer correctement les artistes. Main dans la main, dans les joies comme les galères, ce n’est pas pour rien qu’agriculture et culture partagent autant de lettres.

Ces festivités contribuent à la réputation des fermes qui les accueillent. © ferme Java des Sorinières

Ferme Java, aux Sorinières (Loire-Atlantique)
Réouverture de la guinguette le samedi 23 mai, avec des animations et concerts de Permalingua, Coeur de Licorne et Anatole Big Band.
Événement Facebook : https://www.facebook.com/events/s/debut-de-saison-reouverture-gu/982222984255195/

Ferme-brasserie La Bambelle, à Saint-Gravé (Morbihan)
« Bière au canal » le 13 juin 2026 : transport de barriques en péniche draguée par un cheval, avec rando et animations le long du chemin de halage à chaque écluse, entre Malestroit et Saint-Martin-sur-Ouest.

Événement Facebook : https://www.facebook.com/events/1372786484616729/
Fête à la Bambelle tous les ans le troisième week-end de septembre

Ferme de Bellevue, à Sarzeau (Morbihan)
Foinstival les 5 et 6 juin 2026
Infos pratiques : https://tifermbellevue.bzh/foinstival-2026/

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