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Entre menaces et effervescence, les figures culturelles rurales cherchent à se réinventer

Malgré les coupes budgétaires et les menaces politiques, les acteurs et actrices de la culture poursuivent leur travail de création et continuent d’œuvrer pour « faire territoire ». Présent depuis plus de vingt-ans dans le Loir-et-Cher, le Cheptel Aleïkoum, compagnie d’arts du cirque et de musique, réfléchit au prochain chapitre.

Écrit par : Toinon Debenne

Publié le : 22 février 2026

© Toinon Debenne

Les gradins sont remplis. Sous la toile du chapiteau rose et violet, la chaleur est pesante. Au centre, une musicienne et une chanteuse entament les premières notes, alors que les acrobates du collectif Projet PDF (Portés de femmes), une troupe composée de femmes et de minorités de genre, entrent en scène. C’est leur toute première représentation – un avant-goût de leur spectacle Chapitelles à venirsous cette imposante structure achetée un an auparavant et installée, le temps de quelques semaines de résidence, aux Beauvais.

En ce samedi d’avril, plus de 200 personnes se sont déplacées dans ce hameau percheron, à Saint-Agil (Loir-et-Cher), à plus d’une trentaine de kilomètres au nord-ouest de Vendôme. Ce jour-là, on profite de ce partage de création comme on déguste, sous un grand chapiteau blanc réaménagé pour l’occasion, des vins naturels proposés, dans le cadre d’un salon, par des producteurs et productrices venu·es d’Ardèche, des Pyrénées ou de la vallée de la Loire.

La compagnie Projet PDF pour sa première représentation sous chapiteau © Toinon Debenne

Un lieu d’expérimentation

Depuis que le Cheptel Aleïkoum [une compagnie dont les artistes sont issu·es de la quinzième promotion du Centre national des arts du cirque de Châlons-en-Champagne, dans la Marne] a posé ses valises à la ferme des Beauvais, il y a plus de vingt ans, c’est devenu un lieu de foisonnement culturel, de production artistique et d’expérimentation.

Un lieu de spectacles et de festivals, un lieu d’habitation pour une quinzaine de personnes, un lieu d’accueil pour des compagnies, des artistes en résidence et des personnes de passage, un lieu de mutualisation, de partage, d’échanges, de vivre-ensemble, d’effervescence et d’émulation. Un lieu de vie et de rencontres, en pleine campagne.

Venu pour une semaine, le « troupeau d’artistes de toutes espèces » [comme les artistes se décrivent] a « transhumé » définitivement dans le Perche. « Et ça a été nos enfants, la famille », lance, dans un cri du cœur, Sylvie Buschhoff. Elle qui les a accueilli·es à bras ouverts à la ferme avec son compagnon porte la mémoire des lieux et de cette aventure.

Petit à petit, les circassiens et circassiennes sont devenu·es des habitantes et habitants. Et se sont investi·es dans les alentours. « Beaucoup ont acheté dans les environs. Ça a ancré. […] Accueillir la compagnie, ça a aussi apporté de la jeunesse au village. Beaucoup d’enfants sont nés et sont allés à l’école du coin, retrace-t-elle, tout en prenant son tour de bénévolat à l’accueil du chapiteau. Et comme il y a beaucoup de passages ici, ça fait vivre le territoire, les commerçants, les producteurs locaux. »

© Toinon Debenne

Le village de 270 âmes – qui fait partie depuis 2018 de la commune nouvelle de Couëtron-au-Perche – apparaît aujourd’hui comme particulièrement dynamique, malgré la disparition de plusieurs commerces dans les années 2000 : on y trouve une salle de spectacle et agence rurale de développement culturel, une épicerie associative, un restaurant, une sellerie et plusieurs associations.

« Alors qu’il ne semblait pas y avoir de création culturelle en dehors des grandes métropoles, les ruralités s’offrent désormais comme des espaces de ressources et des territoires propices à l’innovation, comme en atteste l’attractivité qu’elles suscitent auprès des jeunes artistes », écrit la géographe ruraliste Claire Delfosse. Loin d’être des déserts culturels, les campagnes, « laboratoires fertiles d’expérimentations artistiques », regorgent d’alternatives culturelles.

Un contexte politique plombant

Le contexte politique apparaît toutefois de plus en plus menaçant pour les milieux artistiques. Jugée élitiste, coûteuse ou pas assez populaire, la culture est l’un des premiers secteurs sacrifiés par les nouveaux et nouvelles élu·es d’extrême droite. En 2025, la Région des Pays de la Loire dirigée par Les Républicains a fait figure de triste exemple en appliquant des coupes drastiques.

« On n’a pas encore vu tous les dégâts. Il faut attendre encore un ou deux ans pour faire un état des lieux », analyse Catherine Blondeau, directrice du projet artistique et culturel Mixt, en Loire-Atlantique. « Les compagnies artistiques, qui gravitent souvent dans le milieu associatif, assez précaires, ont souffert. […] Les artistes changent leur fusil d’épaule, en essayant de monter des projets plus petits. » Certes, il y a « de la résilience, mais au prix d’une plus grande précarité. »

De son côté, le Cheptel Aleïkoum n’a pas été épargné. La compagnie a perdu deux conventionnements [des aides pluriannuelles synonyme de stabilité] de la Région et la Direction régionale des affaires culturelles à hauteur de plusieurs dizaines de milliers d’euros chacun. « Paradoxalement, on a réduit la voilure avec moins de créations en tournée et plus de présence sur le territoire. Mais on n’a ni les marges des spectacles, ni le conventionnement », regrette Tom Neal, cofondateur et membre actif, artiste de cirque, comédien, musicien.

À l’échelle locale, les subventions des collectivités locales – 600 € par an de la commune et 5000 € de la communauté de communes – apparaissent bien maigres. Et ce « soutien moral » pourrait d’ailleurs lui aussi tomber, à la suite du changement récent à la tête de la communauté de communes : « Il y a de grandes chances pour qu’on le perde », craint-il. « Si on ne se mobilise pas… »

Tom Neal, Lola Renard et Olivier Pasquet, les trois membres actifs de la compagnie © Toinon Debenne

Continuer de créer des ponts

La compagnie est aujourd’hui à un tournant. « Le Covid a freiné deux créations, rappelle Olivier Pasquet, autre cofondateur, acrobate et musicien. À la sortie de la pandémie, on avait la quarantaine, des enfants. C’était un moment de transition. » Désormais, les artistes du Cheptel partent moins en tournée et redoublent d’investissement sur le territoire, multipliant les actions culturelles auprès d’élèves, de personnes âgées, de personnes handicapées, de la population en général.

Les représentations qui en découlent permettent « de faire venir du monde qui ne vient généralement pas aux spectacles », souligne Lola Renard, elle aussi cofondatrice et membre active de la compagnie. Circassienne, danseuse, musicienne, elle a lancé une école de cirque dans le village à destination de toutes et tous : « Je trouvais dommage que les jeunes du territoire n’aient pas accès à cela. »

La compagnie est également depuis peu Espace de vie sociale, un label de la Caisse des allocations familiales à destination des structures de proximité s’adressant à tous les publics, qui développent des actions collectives permettant le renforcement des liens sociaux et familiaux et les solidarités de voisinage. Tom Neal résume : « Cela ramène des habitants et nous permet de toucher des publics différents. Ça crée des ponts. »

« Les acteurs ruraux ont depuis longtemps su développer des stratégies, valoriser d’autres rapports aux lieux, d’autres modèles de culture et supports de création », estime la géographe Claire Delfosse, dans un article sur la culture et les ruralités. Ces stratégies et les caractéristiques propres aux campagnes (faible densité, importance des espaces non bâtis, etc.) nourrissent « l’invention de nouveaux « lieux » et participent aux liens entre culture et développement local – ou tout du moins entre culture et « territoire » – initiant ainsi de nouvelles formes de coopérations nécessaires pour combler le manque de moyens humains et financiers ».

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« Une partie de ce qu’on est toutes et tous »

À côté des grands canapés posés sous un barnum, sous le soleil d’avril, la douceur de la journée invite à un moment de détente. Dans la caravane voisine baptisée « Carasoft », des enfants servent des boissons et comptent avec minutie les quelques espèces en leur possession. « Il y a un an, c’était une carcasse », lance Lise Mazeaud.

Aux côtés d’Olivier Pasquet, la scénographe-architecte accompagne ce nouveau projet de réhabilitation de l’habitacle devenu un bar itinérant pour et par les enfants du territoire : une expérience de la vie en micro-société et un apprentissage de la vie en collectivité. « Il y a des choses qui vont leur rester à vie. »

Celle qui a grandi à quelques kilomètres de là, dans la commune voisine de Mondoubleau, a quitté le Perche, avant de revenir. L’émulation artistique du lieu a apporté « une partie de ce qu’on est toutes et tous », estime-t-elle. Grandir dans le coin a éveillé les vocations culturelles et artistiques. « Ce n’est pas par hasard si les enfants du Perche font du cirque. J’ai des potes qui sont devenus monteurs de chapiteau. »

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Faire vivre les campagnes

Alors que l’avenir reste plein de questionnements pour la compagnie, transmission et lien social se trouveront au cœur du prochain chapitre. « Pour résister, on réfléchit avec la Région à devenir un pôle ressources pour accueillir les jeunes compagnies », explique Tom Neal. Une manière de mettre à profit lexpérience engrangée au fil des années, logistique et artistique, auprès d’autres artistes.

« J’aimerais qu’une école rurale artistique prenne de l’ampleur sur le territoire et que l’accès [aux différentes disciplines] soit simplifié, espère de son côté Lola Renard. Les gens restent en ville pour le travail, la culture, les loisirs…C’est dommage. Je trouve ça beau que les campagnes vivent. »

Aux Beauvais, la campagne vit assurément et la fête continue. Certaines s’attèlent à construire un four de terre et de bouteilles, d’autres se lancent dans un karaoké. On mange une part de pizza, on discute avec les copains et copines et, en attendant le début du concert de rock cabaresque, on profite de l’ambiance joyeuse et festive du lieu.

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