Doudoune sans manches, cochons grillés et drapeaux tricolores : récit d’une immersion au Canon français (1/2)
En août 2024, notre journaliste a participé, sans y être convié, à un « banquet » du Canon français, cette entreprise accusée de connivence avec l’extrême droite. Voici la première partie de ce reportage.
Écrit par : Maxime Pionneau
Publié le : 9 juin 2026

Le Canon français organise des « banquets », comme ici en Indre-et-Loire en août 2024, avec succès, mais non sans polémiques. © Théophile Trossat
J’avais voulu bien faire les choses, terminer mes mails par « cordialement » et demander l’accréditation qui va avec. Être un gentil journaliste, quoi. Mais en ce samedi d’août 2024, j’ai plus l’air d’un bon gros clown. Il est midi au pays de Gargantua et dans ce champ qui fait office de parking où je viens de me garer — face au château de Montpoupon, en Indre-et-Loire. On est là pour participer, incognito, à un repas du Canon français, cette entreprise qui organise « des banquets géants dans des lieux d’exception ».
Je dis « on », car le magazine qui a accepté d’être complice de cette machination trotsko-journalistique, contre 530,31 € (en net), m’y a envoyé avec un photographe avec qui j’ai l’habitude de bosser, Théophile. « Je te préviens, je vais me déguiser en catholique intégriste-chasseur », m’avait-il écrit, enfilant des chaussures bateau pour l’occasion. Moi, j’ai regardé des vidéos de ces fameux « banquets », alors voilà : je me suis attifé d’une doudoune sans manches Décathlon – mon père s’en sert pour filer des graines à ses trois poules rachitiques – et d’un épais pantalon de velours mal taillé.
Le souvenir flou d’une lecture d’un classique du journalisme d’immersion, Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, et la Charte de déontologie de Munich, qui fixe les grands principes éthiques de la profession, m’obligent à quelques clarifications. Quelques mois plus tôt, en mars 2024, j’avais échangé pendant une heure au téléphone avec Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse, co-créateur, avec Géraud du Fayet de la Tour, de ces repas qui ne suscitaient pas encore la polémique. J’avais joué (peut-être un peu trop) cartes sur table : mais c’est pas un peu politique, votre truc ?
« Ce serait génial que vous puissiez venir »
« Ce serait quoi le thème du reportage ? », avait demandé l’entrepreneur, un peu inquiet. J’avais brodé (c’est un métier) et il avait finalement dit : « On vous accueillera avec grand plaisir ». Deux dates sont programmées prochainement à 1 h 30 de chez moi. Pas possible : déjà trop de journalistes. « Ce serait génial que vous puissiez venir en Normandie. » Et comment. Quelques jours avant, rebelote : des équipes de M6 « vont faire un gros sujet, donc ils risquent de solliciter fortement les organisateurs et les clients », indique-t-il par SMS. « Sincèrement désolés » et tutti quanti.
Un repas du Canon français était organisé, en août 2024, au château de Montpoupon, en Indre-et-Loire, mais nous n’y avons pas été convié. © Théophile Trossat
On nous propose finalement de descendre jusqu’à Toulouse : plus de treize heures de route et l’impression désagréable d’être mené en bateau. Alors voilà : nous voilà. Nous, les Hunter S. Thompson de la cochonnaille. Les Albert Londres refourguant péniblement leurs sujets bancals à des rédacteurs en chef sans budget qui écrivent sans ponctuation leur mail de refus laconique pour grappiller quelques secondes dans leur temps si précieux. Nous, on a un samedi entier à perdre pour l’amour du lard. Depuis, plusieurs médias — de Blast à Charlie Hebdo, en passant par France Inter — ont joué de l’immersion, mais on y reviendra.
Organisé dans le cadre de la fête de la Chasse et de la nature, l’événement du jour se déroule sous deux imposants barnums blancs et un soleil de plomb. On se promène dans la foule et on en apprend plus sur la chasse aux blaireaux. J’entends : « C’est un chien bien conçu avec des zygomatiques très puissants. » La température avoisine déjà les 25 °C et je commence à regretter mon accoutrement. Un cochon entier et huit jambons cuisent. Un stand propose, pour 39 €, des bérets verts à l’effigie du Canon français, entreprise née en 2020, non loin d’ici, au sud de Tours.
La ballade des gens heureux (et dignes)
On s’assoit au bout d’une grande tablée recouverte d’une nappe en papier blanc. Il est un peu plus de midi et quand le mot « ripaille » est prononcé au micro, c’est comme une décharge érotique qui parcourt cette foule de 800 « canonniers », le surnom donné aux participants. Tous ceux (ou presque) qui ont dépensé 89,99 € hurlent à présent comme un seul homme. Après-coup, Théophile m’écrira : « En fait, c’est comme un mariage sans la famille et avec 90 % de gars. » C’est un fin observateur.
« On va bien manger, je ne m’inquiète pas trop là-dessus », souffle un voisin de tablée. Je n’en sais rien, j’ai jamais lâché 89,99 € pour un repas. Heureusement, le magazine qui nous envoie, gloire à lui (même s’il me grattera par la suite la moitié de mes frais kilométriques), a accepté de nous rembourser cette somme en échange d’un récit circonstancié et de quelques photos. Vient l’heure du rappel du règlement par Géraud du Fayet de la Tour : « On a une attitude de canonnier, c’est-à-dire une attitude digne. Est-ce qu’on peut compter sur vous ? » Je regarde Théophile pour être sûr qu’il ait bien compris.
Les participants à ces repas sont surnommés les « canonniers » et arborent souvent un béret du Canon français, vendu 39 €. © Théophile Trossat
Alors que des plateaux de charcuterie surgissent comme par magie, ça chante le tube de Gérard Lenorman que l’on entonne du bout des lèvres : « Journaliste pour ta première page, tu peux écrire tout ce que tu veux, je t’offre un titre formidable : la ballade des gens heureux. » Des trompes de chasse prennent le relais devant une foule habillée de toutes les déclinaisons possibles du vestiaire des gens de droite. Je me dis que c’est plus confortable d’être de gauche. Je me dis aussi que j’assiste à l’illustration parfaite de l’expression « entre-soi ».
À table avec Pierre-Édouard Stérin
Une (première) Marseillaise est spontanément entonnée et, tout au long du repas, plusieurs types, bretelles et béret sur la tête, agitent des drapeaux tricolores. Comme si une horde de Sarrasins belliqueux s’apprêtait à prendre d’assaut le château de Montpoupon. Je vais pisser dans des chiottes de chantier et j’en profite pour jeter un coup d’œil par-dessus la haie, juste au cas où. Je prends des notes approximatives sur mon téléphone : « phenomende disccociation », « c’est un Disneyland pour les fêtes. De village », « ambiance meeting rn ».
À l’époque, le Canon français pouvait déjà se targuer de passages chez nombre de médias droitiers : TV Libertés, le Salon beige, Le JDD… En septembre 2022, Boulevard Voltaire, visiblement conquis, écrit que le banquet auquel il a assisté « est un bel exemple d’une jeunesse consciente d’être dépositaire d’un héritage plus grand qu’elle et prête à tout pour le défendre ». Depuis juillet 2025 et les révélations du journal L’Humanité, c’est entendu : Pierre-Édouard Stérin, le milliardaire réactionnaire et pousse-aux-fafs, y a mis des billes via le fonds d’investissement Odyssée Impact.
Les deux créateurs du Canon français, Pierre-Alexandre Mortemard de Boisse et Géraud du Fayet de la Tour, pris en photo avec des « canonniers » © Théophile Trossat
Les deux entrepreneurs répètent que seuls leurs clients les font vivre et que Stérin n’a aucun pouvoir d’ingérence. Sur X (ex-Twitter), le Canon français écrit encore récemment : « Les fondateurs ont vendu une partie de leurs actions à un fonds d’investissement afin de diversifier leur propre patrimoine et c’est tout. » Ses créateurs sont-ils foncièrement d’accord avec le projet civilisationnel du milliardaire qui plaide pour une alliance entre droite et extrême droite ? L’argent n’a-t-il simplement pas d’odeur ?
Un procès « injuste » ?
Depuis, c’est aussi l’attitude de certains de ses clients, pendant et après les banquets, qui est épinglée dans des articles de presse qui rapportent leur lot de propos racistes et saluts nazis. Dans la foule de ce samedi caniculaire, je tente d’apercevoir des saluts nazis ou de distinguer des chants de la Waffen-SS, mais pour l’instant, rien. Certaines dates sont déprogrammées et ces innocentes boustifailles sont remontées jusqu’au ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez qui n’y voit « pas de risque de trouble à l’ordre public ».
Tout ça n’a rien d’isolé ou de récent : dès 2024, de premiers débordements avaient été signalés. Le 7 avril, des militants de La France insoumise tractent près de la gare de Rennes, où une trentaine de canonniers est en terrasse. « Il y a eu un Maréchal nous voilà qui est lancé », affirme un militant insoumis. « Des petits commentaires et des insultes comme “sales gauchiasses !” ou “vous chiez sur la France !”. Deux se sont arrêtés et ont commencé à insulter un militant d’à peine 18 ans. Je me suis interposé, j’ai cru qu’ils allaient m’en mettre une. »
Certains tatouages laissent peu de doute sur la sociologie de certains « canonniers », comme ici, à gauche, une rune appelée « boussole viking », notamment utilisée dans la mouvance néo-nazie. © Théophile Trossat
L’altercation est signalée sur X (ex-Twitter) ce qui entraîne une réponse du Canon français, toujours plus ou moins la même après ce type de « débordement » : « Nous condamnons évidemment ces propos et actes lamentables qui sont contraires à notre charte. » Invité début mai aux Grandes Gueules, l’émission de RMC, le duo de fondateurs raconte subir une « campagne de harcèlement » et avoir reçu « des centaines de messages de menace de mort ». Au Courrier de l’Ouest, ils disent trouver « particulièrement injuste de faire porter à toute une organisation et à des milliers de participants, les actes isolés de quelques individus ».
En 2024, la manière dont les deux créateurs nous présentaient leur projet rappelle leur ligne de défense actuelle : « C’était un projet de copains pour s’amuser et ça a pris une ampleur démesurée. » Rien de plus. Comme si le Canon français était devenu un symbole « malgré lui ». Comme si le Canon français était simplement dépassé par les événements et n’avait pas sciemment enfilé tous les oripeaux de la bataille culturelle, avec le champ sémantique qui va avec. Si le slogan actuel de l’entreprise parle de « valoriser » le patrimoine, il a longtemps été question de le « défendre ». Mais contre qui ? Contre qui est tourné ce canon qui leur sert de logo ?
Retrouvez la seconde partie de cet article dès la semaine prochaine sur rural-lemedia.fr
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© Benjamin Rullier
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