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« Octobre colère » : pour ces manifestant·es venu·es en car, la mobilisation a démarré dès l’aube

La manifestation lancée par Cancer Colère, la Confédération paysanne, le Collectif de soutien aux victimes de pesticides de l’Ouest (CSVPO) et les Soulèvements de la terre a fait converger samedi 3 octobre plus de 15 000 personnes dans l’Eure, devant une usine de la multinationale Syngenta, leader mondial de production de pesticides. Parmi elles, 55 passagers et passagères venu·es de Vire et de la Manche, prêt·es à partager leur colère. Retour sur leur manif.

Écrit par : Isabelle Bordes

Publié le : 7 octobre 2026

Au revers de la pancarte ‘Gwenael, 35 ans, mort d’un cancer du cerveau’ © Isabelle Bordes

La jeune femme en noir retourne le piquet d’un geste vif, et sur la pancarte, en lieu et place de la pièce de monnaie marquée « République Duplomb », on lit « Gwenael, 35 ans, mort d’un cancer au cerveau ». Son visage déterminé se décompose, un sanglot monte et son ami la serre dans ses bras. Autour d’eux, l’odeur des gaz lacrymogènes flotte encore au-dessus d’un cimetière symbolique, après l’action des gendarmes postés à 400 m de là, entre les manifestants et l’usine locale de Syngenta.

Cet instant pourrait résumer le sens de la grande manifestation internationale Stop pesticides, qui a rassemblé plus de 15 000 personnes le 3 octobre entre Gaillon et Saint-Pierre-la-Garenne, dans l’Eure. Le chagrin et la colère de celles et ceux qui sont malades, ou inquiet·es, ou endeuillé·es, et la puissance faramineuse d’une industrie, protégée par les forces de l’ordre.

« Mais ils n’ont pas réussi à gâcher la manif », se réjouissent Pauline, Martine, Dominique, Pierre et plusieurs autres, fourbu·es mais encore porté·es par l’énergie démultipliée tout au long du cortège. Il est plus de 21 h et ils et elles s’apprêtent à remonter dans le bus, pour un retour jusque dans la Manche, à trois heures de route de là.

Au départ

Quatorze heures plus tôt, l’un des quatre cars affrétés par la Confédération paysanne de la Manche est parti d’Avranches. Première étape. Sur le listing de Dominique, amie de la Conf, deux passager·es manquent à l’appel. Une jeune femme et son fils arrivent finalement, joyeusement retardataires. Elle est chargée d’un long rouleau de tissu, c’est un karaoké artisanal, pour faire chanter dans la manif. Le car rit et le brouhaha reprend. Certains se connaissent, d’autres se découvrent. Partageant le sujet du jour.

Dominique, attentive à vérifier qu’elle a tous ses passagers © Isabelle Bordes

Inconscience première

À l’avant, ce sont François et Adrien, paysans et militants de la Confédération paysanne, qui se racontent leur inconscience du danger, « avant ». Leurs pères, paysans qui rentraient pour l’un « avec une odeur piquante », l’autre « avec les mains jaunes ». Adrien se revoit « désherber en sandalettes, quand j’ai commencé ! » « Et moi je nettoyais la rampe – du pulvérisateur – à main nue », se désole François.

Adrien a découvert la toxicité des produits phyto « en 2008 lors d’une conférence sur l’étude Agrican à Baclesse. C’est comme ça que j’ai compris. Alors je suis passé en bio, et j’ai réappris à travailler avec le vivant. Avant, je ne me doutais de rien. Parce que tout le monde fait comme ça. Parce que le commercial qui vous vend ces produits dit qu’il n’y a pas de problème. Alors que bien sûr, le produit, s’il entre dans les cellules de la plante, il entre aussi dans les cellules de la peau. »

François grimace : « Et quand tu penses au nombre de fois où on a soufflé dans une buse d’un pulvé pour la déboucher ! » Les deux en rient. Préfèrent en rire. Malgré « tous les copains qui n’y croient pas, malgré tous les cancers de la prostate – reconnu comme maladie professionnelle – continue François. Et là ça y est, c’est le père de Frédo. Ça fait des années que je lui propose de l’aider à remplir les papiers [d’indemnisation]. Et il ne veut pas… » Moue d’Adrien : « Ben oui, c’est un peu honteux en fait. »

Il est à peine 8 h, de grands traits de pastel rose zèbrent encore le ciel, et les conversations dessinent déjà des enjeux que décriront les organisateurs et organisatrices du collectif Stop pesticides quelques heures plus tard.

« La honte doit changer de camp »

Le premier, c’est l’idée que « la honte doit changer de camp », car ces maladies liées aux pesticides sont « politiques » comme le répèteront un représentant du CSVPO puis, dans une déclaration vibrante , Fleur Breteau, fondatrice de Cancer Colère : «  Il faut libérer la parole. Ne plus jamais avoir honte de dire que nous sommes malades. Nos maladies relèvent de responsabilités collectives. Alors, plutôt que de tout retapisser en rose, aujourd’hui, on commence octobre colère ! »

Parmi d’autres militants de Cancer Colère, Fleur Breteau a galvanisé la foule © Isabelle Bordes

Le second des enjeux qui ont traversé toute cette journée, c’est la nécessité de « faire taire cette fausse opposition qu’il y aurait entre monde agricole et l’écologie », comme ont clamé Thomas Gibert et Fanny Métrat pour la Confédération paysanne, en lançant la mobilisation vers 14 h. Et l’évidence que « ce sont les paysan·nes et les salarié·es agricoles qui sont les premier·es touché·es » par la toxicité de ces produits, « et dans le monde entier ». Tout comme les salarié·es de l’industrie chimique, dont l’un a pris la parole en fin de manifestation, rappelant que près de la moitié des ouvriers du site de Syngenta de Saint-Pierre-la-Garenne étaient en procès contre leur direction.

Rappel des droits et conseils de sécurité

À 9h, devant la gare de Vire, le car accueille ses derniers passagers. Il est désormais au complet et c’est l’heure des présentations : l’organisation de la journée, et le brief sur la sécurité, en cas d’incidents avec les forces de l’ordre, voire, de garde à vue. Écrire le numéro d’une personne de confiance sur le bras ; garder son téléphone éteint, voire s’en passer ; constituer un trinôme ou un binôme, « qu’il y ait toujours quelqu’un qui sache ce qui vous arrive et puisse prévenir, si jamais la police vous arrête ».  « C’est super utile mais c’est chaud d’entendre ça », frémit Pauline, jeune juriste du Cotentin, qui en est à sa première grosse manif. Le soir venu, elle en rira : « En voyant en arrivant tout le monde qu’il y avait, et comment c’était joyeux, je me suis direct détendue ! »

Enfin dehors, prêts pour la marche © Isabelles Bordes

De la joie et la maladie placardée partout

De fait, à midi, le rond-point d’où doit s’élancer le cortège ressemble à un immense pique-nique. Des centaines, puis des milliers de gens de tout âge et en tous genres se retrouvent, se hèlent, partagent chips, tomates ou chocolat. Ambiance bon enfant, même si les lieux sont cernés par des centaines de gendarmes. Même si les voitures ont été fouillées et que les passager·es des cars ont tous dû ouvrir leurs sacs. Quitte à voir leurs lunettes de piscine, précieuses en cas de gaz lacrymos, confisquées. Cela « masquerait le visage », ce que l’arrêté préfectoral interdit.

Les pancartes au nom des malades ou des morts brandies durant les prises de parole © Isabelle Bordes

En même temps que l’énergie joyeuse qui flotte, ce qui saisit, ce sont toutes ces pancartes qui portent un prénom, un âge, un nom de cancer. Ainsi Yann, de l’Oise, qui brandit le nom de sa grande sœur : Camille, 30 ans, leucémie.  « Elle avait une vie saine et tout, clean quoi, elle a passé six mois en chambre stérile. Alors à part la bouffe, je ne vois pas. Ou l’épandage à 7 h du matin en partant bosser. »

Quelques mètres plus loin, Aurore confirme, avec un sourire triste, que oui, il s’agit du sien, ce cancer du côlon sur la pancarte, à 36 ans. Son médecin lui a expliqué que son type de cancer « explose dans les pays industrialisés ». « Et quatre de mes amies ont été diagnostiquées au même moment d’un cancer du sein. » Elle manifeste pour agir, lutter contre l’anxiété et « faire passer le message de Fleur Breteau, et cette espèce de marketing autour du cancer. C’est très bien le dépistage, les campagnes de la Ligue contre le cancer, ces encouragements à nous sentir belles quand même, Octobre rose… mais en fait ce serait tellement mieux de ne pas avoir eu le cancer en fait ! Mon corps n’est plus le même, et j’ai perdu des points de vie. »

Octobre colère, le mot d’ordre de la manifestation © Isabelle Bordes

« On fait Octobre rose, mais on ne parle pas des causes »

Cette campagne d’Octobre rose qui devient commerciale, c’est ce qui choque justement, dans ce car de la Manche. « On marche, on court, on porte le petit ruban, on enjoint aux femmes malades d’être fortes, aux autres de se faire dépister, mais personne ne dit à cause de qui on est malade ! »

Les passager·es viennent de descendre du bus, immobilisé momentanément par les gendarmes en fin de matinée. Et discutent de plus belle, « tellement en colère de voir les gens tomber malades autour de nous ». Bruno, ex soignant et musicien venu enjailler le cortège avec son Kollectiv 49.3, note, amer : « Il y a beaucoup de recherche, on fait des manifestations caritatives pour financer les traitements, mais sur ce qui nous empoisonne, sur les causes, on ne fait rien. »

Une musicienne qui a joué volontiers lors de marches roses juge « chouette d’encourager les malades, mais en fin de parcours, il n’y a jamais rien de dit sur les dégâts des pesticides et de la malbouffe. » Monique, ex-infirmière, s’insurge : « On se réconforte en se disant que le cancer, ça se soigne de mieux en mieux. OK, mais à quel prix ? Ce n’est pas la norme d’avoir un cancer et de se traiter, ça bouscule la vie ! »

Une passagère témoigne de cette affection à la thyroïde qu’on n’a pas forcément envie de raconter, comme s’il y avait d’abord une honte ; « cette ordonnance qui impose un traitement à vie, et qui déresponsabilise tout le monde, en fait ; tu l’avales et tu te tais ! » Elle sourit, pas dupe. Et dit vouloir transformer sa colère en quelque chose de bon pour elle, pour les autres. Comme une énergie à cultiver, en collectif.

« Ils ne briseront pas vos voix »

Comme en écho, deux heures plus tard, des membres de Cancer Colère se succèdent sur la plate-forme dressée pour les prises de parole, au cœur d’une foule compacte. Les malades, ou des proches, prennent la parole. Suscitant parfois un silence immédiat dans le public, étreint par l’émotion. Quand Théo, 19 ans, la parole fracturée par des malformations liées aux pesticides, prend la parole. Et conclut, sous une ovation : « Ils ont brisé ma voix. Ils ne briseront pas vos voix ! » Quand Laure Marivain raconte en détails crus, nécessaires, les sept ans de calvaire de sa fille Emmy, morte à 11 ans parce qu’elle l’avait contaminée durant sa grossesse, simplement en faisant son métier de fleuriste. Quand Caroline Proust, « simple riveraine de champs pesticidés », invite à la suite, appelle à « la convergence des confiances, habitant·es, femmes de ménage, manucures, fleuristes, travailleur·euses de la chimie ».

Médecins et soignants en très grand nombre © Isabelle Bordes

Il est 15 h 10 quand le cortège entame la longue ligne droite de la départementale 6015, seul axe autorisé. Les Scientifiques en rébellion devant, bien décidé·es à « faire vivre cette énergie quand en face ils ont juste à nous opposer la violence et la mort » comme témoigne l’une d’elle. Puis les malades, derrière de longues banderoles et escorté·es d’une vingtaine de tracteurs. Puis des milliers de manifestant·es, parmi lesquel·les s’égayent les passager·es du bus d’Avranches.

Des lacrymos sur un cimetière symbolique

Cinq heures, 7 km, des gaz lacrymos et une fête plus tard, ils et elles se retrouvent au pied de leur bus. Enchanté·es de la mobilisation, dépité·es de l’action des autorités.

Voire scandalisé·es, comme Agnès, institutrice, qui montre le post du préfet sur les réseaux : « Il ose dire que le contrat moral passé avec les organisateurs a été rompu ! Alors qu’ils ont tiré sur nous avec des lacrymos sans qu’il y ait eu d’incident ! » « Oui on est descendu dans le champ vers Syngenta mais sur 30 m, eux étaient à 400 m ! Et l’usine à 1 km », précise une autre manifestante.

Premier déploiement des lettres-gendarmes © Isabelle Bordes

Un paysan de la Conf’, qui était en tête du cortège, confirme. Et explique. « C’est quand les “gendarmes rouges”, euh, les militants des Soulèvements déguisés en insectes, avec chacun une lettre pour former des mots dans les champs, eh bien, c’est quand ils se sont déployés en courant dans le champ côté Syngenta pour entourer celles et ceux qui plantaient le cimetière éphémère qu’ils ont tiré des lacrymos. » « Et sans sommation alors que c’est obligatoire ! », remarque une passagère.

« Tirer au moment où on plante des piquets pour honorer des morts, c’est disproportionné, non ? », grince Pauline. « Et après ils ont dû tirer d’autres grenades, car j’ai entendu des détonations », témoignent en même temps Pierre et Isabelle. « Tirer sur des malades, sur des gens qui se recueillent, c’est dingue », murmure encore l’un d’elles·eux. Ils apprécieront sans doute de connaître le bilan du préfet du lendemain, se félicitant qu’il n’y ait eu ni dégât, ni blessé. Mais quand même des tirs.

« Ils ont quand même réussi, les “gendarmes rouges”, à écrire “Syngenta assassins” devant les flics et l’usine », se réjouit une passagère. « Mais ce déploiement dans tous les champs, des gendarmes disposés comme des soldats de plomb, ou ceux à cheval, c’était fou », grimace une autre. « Le préfet dit qu’ils étaient 1 450 », précise Bruno.

Tout au long du parcours, des gendarmes disposés régulièrement dans les champs, comme des soldats de plomb © Isabelle Bordes

« Dire, pourtant, que c’était tellement serein, tranquille, cette manif ! », se réjouissent Agnès et Dominique. Chacun·e raconte ce qui l’a emballé·e. La musique presque tout au long, fanfares ou remorques façon free party, « sur une il y avait Mathilde Caillard et deux autres filles, elles ont trop ambiancé ! C’était fou de danser en chantant “leur chimie, nos chimios”… ». L’atmosphère générale, colère, mais souriante entre les gens, « des jeunes, des vieux, de tout ».

« Un vrai festival »

Et l’incroyable montage de la fête de fin de manif dans le champ côté opposé aux forces de l’ordre, prêté par un agriculteur : « C’était impressionnant ! À 18h ils avaient tout monté, s’exclame Pierre. Deux scènes, des toilettes, un poste eau et bière, un poste pour la nourriture… Un vrai festival. » Certain·es ont même dansé au premier concert, donné par Yoa, face à Syngenta.

Yoa a ouvert le bal vers 18 h et fait danser la moitié du champ © Isabelle Bordes

« Une énergie folle, ça fait du bien. » Mais il n’y a eu qu’un concert sur place. Car, comme a expliqué Pierre dans une sorte de débrief, une fois tout le monde remonté dans le bus peu après 21 h, « le préfet a menacé de saisir les tracteurs si on ne quittait pas le champ. Et l’hélico [qui tournait depuis une heure , NDLR] s’est approché deux fois pour nous ordonner de lever le camp. Alors on a décidé de ne pas prendre de risque. Pour ne pas gâcher la fête, et bien sûr parce qu’il y avait des malades qui étaient restés à la fête avec nous. » Sous la menace d’un camion à eau, le convoi est reparti vers le rond-point du départ. En rangs serrés. Solidaires. Toujours en musique. Où certains assurent avoir chanté : « Le cancer, ça touche aussi les flics. »

21h15, un militant vérifie une dernière fois que tout le monde est de retour. © Isabelle Bordes

Au retour vers la Manche, seul le chauffeur a vu défiler les trois heures de route.

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© Benjamin Rullier

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