À Notre-Dame-des-Landes, la colère enfle contre le CRA et ses compensations prévues sur place
Pour justifier sa destruction d’un espace naturel afin de construire un centre de rétention administrative à Nantes, l’État a entamé des travaux sur des terres de l’ancienne ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Un projet qui ne passe pas sur place.
Écrit par : Mathilde Doiezie
Publié le : 14 octobre 2026
© Mathilde Doiezie
Les terres auraient dû être bétonnées dans les années 2010 pour construire le nouvel aéroport du Grand Ouest. Puis face à la contestation et à l’abandon du projet, l’État a laissé de côté celles lui appartenant aux lieux-dits de la Grée, la Freusière et la Goussais, situées sur l’emprise de l’ancienne ZAD (zone à défendre).
Jusqu’à ce que celles-ci se rappellent à sa mémoire à l’occasion d’un autre projet : la construction d’un centre de rétention administrative (CRA) à Nantes. C’est-à-dire un lieu où sont enfermées sans procès des personnes sans papiers en vue de leur expulsion. La préfecture de Loire-Atlantique a décidé de l’implanter à proximité de la maison d’arrêt de Nantes, là où se trouvent un bois et une zone humide.
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Pour répondre à des obligations environnementales, elle doit « compenser » ses destructions en entretenant ou en restaurant d’autres terres. Et son dévolu s’est jeté sur ces trois lieux-dits de la commune de Notre-Dame-des-Landes, réactivant une vive colère chez celles et ceux qui ont déjà lutté sur place « contre l’aéroport et son monde », pour ensuite prendre soin de ce paysage de bocage. Échanges avec trois habitant·es en colère.
Anne-Claire, maraîchère, installée à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes depuis 2014
Anne-Claire, maraîchère, installée à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes depuis 2014
Parmi les personnes qui habitent ici, nous sommes nombreux·ses à être toujours très engagé·es politiquement. Quand j’ai appris que des machines ont débarqué lundi [28 septembre], j’ai tout de suite eu envie de réagir avec d’autres en organisant une mobilisation très rapide. Parce que ce projet de compensation me met en colère, comme le projet du CRA dans son ensemble.
Pour mettre ça en place, l’État a quand même détruit des habitats, dont une ferme en dur à l’abandon, alors que nous sommes plusieurs paysans et paysannes à toujours chercher des solutions de logement sur place. Ça aurait pu être restauré, nous étions partant·es pour ça, c’est n’importe quoi… Puis l’État a quand même mis fin à un bail établi avec un agriculteur, qui avait déjà commencé à préparer ses semis… Et en face, on nous dit que c’est pour l’écologie ?
© Mathilde Doiezie
Même si ça avait été ailleurs, je me serai battue contre le CRA. Mais là, il se trouve que ça a un lien avec l’endroit où je vis. Un endroit où il y a eu une lutte victorieuse pour préserver des terres. C’est comme si on venait rouvrir la plaie. Aucune leçon n’a été tirée. L’État continue des projets complètement fous. Il veut emprisonner des gens qui n’ont rien fait. Il coupe un bois en pleine canicule.
Sur le plan social et environnemental, tout est catastrophique. Il y a une forme d’accélération de la destruction de la société qui est vertigineuse depuis Macron. Même face aux recours juridiques, l’État passe outre. Et après c’est à nous qu’on reproche de ne pas respecter certaines règles…
Je deviens très angoissée pour le futur. Mais en même temps, j’ai tendance à ne rien lâcher. Ma colère est aussi un moteur pour ne pas désespérer complètement. Je n’ai pas envie de me laisser berner. Il faut lutter.
Manu, professeur en lycée, habitant de la ZAD depuis 2012
Manu, professeur en lycée, habitant de la ZAD depuis 2012
Moi, j’ai toujours été en colère, d’une certaine façon. En colère contre un type d’organisation du monde. J’ai passé plus de dix ans à prendre part à des mobilisations altermondialistes, à perturber des sommets et à faire des tentatives de contre-sommets. C’est d’ailleurs lors d’une mobilisation qu’on a organisée ici, en 2011 contre le G8, que j’ai découvert la ZAD.
On a toujours dit qu’on luttait « contre l’aéroport et son monde ». Et on a seulement gagné contre l’aéroport. C’est aussi pour ça qu’en 2018 [année de l’abandon du projet d’aéroport], j’ai fait partie des gens qui sont restés, pour continuer de défendre ce coin contre des menaces futures.
Il y a un consensus clair aujourd’hui sur la ZAD que le CRA fait partie du monde qui va avec celui de l’aéroport. Un monde où les riches circulent vite et facilement en avion et où les pauvres circulent clandestinement en prenant des risques pour leur vie à travers la Méditerranée et terminent potentiellement dans des prisons, pour le seul tort de ne pas avoir les bons papiers.
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Puis, bien sûr, le cynisme du projet nous met aussi particulièrement en colère. L’État veut utiliser des terres qu’il était prêt à bétonner pour un aéroport, puis dont il s’est complètement désintéressé jusqu’à aujourd’hui, afin de compenser une prison en faisant du greenwashing !
Si l’État et la préfecture pensaient que les gens restés à la ZAD s’étaient assagis et que les « méchants » étaient ceux qui étaient partis… ils se sont trompés. Même si le CRA n’est pas une menace existentielle pour la ZAD, puisque la compensation est prévue sur un endroit déjà expulsé, il est hors de question, même pour des gens installés en paysannerie, qui ont fait des enfants ici et qui s’y sont enracinés, de laisser passer des projets dégueulasses comme ça sans réagir.
Camille*, paysanne, habitante de la ZAD depuis plus de quinze ans
Camille*, paysanne, habitante de la ZAD depuis plus de quinze ans
Je viens du nord-est de la France, de la diagonale du vide. Je suis arrivée ici au début des années 2010, pour prendre part à la lutte contre l’aéroport. Ça a toujours été et ça continue d’être une évidence pour moi d’être en colère contre ce monde. Ce qui fait sens à mes yeux, c’est de fabriquer des vies en résistance, de faire autre chose que ce que le monde capitaliste propose comme réussite sociale.
Mais depuis la fin de la lutte contre l’aéroport, je me suis davantage investie dans les activités agricoles vivrières, qui prennent pas mal de temps et d’énergie, notamment au jardin du collectif Sème ta ZAD. Dernièrement, j’étais donc moins impliquée dans les luttes, qui se passaient plus loin de chez moi. Mais là, la situation est particulière. C’est la lutte contre le CRA qui vient jusque-là. L’État ose venir reprendre des terres ici pour construire une prison. Pour moi, il n’y avait pas d’autres choix que de protester pour ne pas laisser faire ça.
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La compensation, c’est n’importe quoi en plus ! On ne compense pas ce qu’on détruit. Nous avons réussi à préserver un espace de bocage, c’est un paysage exceptionnel. Et là, l’État veut juste renforcer cela en plantant des triples haies par exemple. Ou réduire la taille de certains arbres pour compenser l’habitat du verdier, un oiseau protégé, détruit dans le projet du CRA. Alors qu’ici, il y en a déjà, des verdiers…
Pour moi, c’est évident que ce projet n’a pas été pensé par des gens qui font du terrain ou qui savent regarder un écosystème. Ou alors, ils ont la corde au cou avec leur travail et ils sont obligés de faire de la merde. Parce que tous les jours, nous, en tant que paysans et paysannes, on en prend déjà soin de ce coin.
Tout ça pour une prison en plus, qui vise à servir la politique raciste globale de l’État, alors que les pays occidentaux comme le nôtre sont quand même largement responsables de la misère dans certains pays, qui poussent des gens à les fuir pour venir chez nous. Il y a des raisons de désespérer… Mais aussi de se servir de sa colère pour lutter.
*La personne a souhaité rester anonyme, en utilisant le prénom historique de la ZAD.
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