Free parties : techno à travers champs
Les free parties (versions spontanées et « clandestines » des raves parties) font régulièrement les gros titres quand elles s’installent dans les champs, les friches, les espaces ruraux peu habitués aux murs de son. À l’heure où une proposition de loi visant à en pénaliser l’organisation et la participation est sur la table, discussion avec Paradox Minds, ouvrier du bâtiment, photographe et participant régulier à ces rassemblements techno éminemment politiques.
Écrit par : Benjamin Rullier
Publié le : 18 mai 2026

© Tom Anirae
Les photos qui illustrent cette interview sont extraites de la série The Life Of Tekno Travellers du photographe Tom Anirae. De la fin des années 90 au début des années 2000, il a suivi ces groupes de teufeurs et teuffeuses itinérant·es, de la France à la République tchèque en passant par l’Allemagne, l’Espagne ou l’Italie, capturant avec son appareil argentique les voyages, rassemblements et le quotidien de ces Tekno Travellers. La série complète est visible sur son site : www.anirae-photography.com/the-road.
Rural : Comment êtes-vous entré dans le monde des free parties ?
Paradox Minds : Ça a commencé par une soirée techno dans une boîte de nuit pour respirer après le travail à Grenoble, quand je faisais mon tour de France avec les compagnons du devoir. C’est là que j’ai découvert cet univers. En revenant dans l’Ouest, des amis m’ont parlé d’une teuf vers Thouars (Maine-et-Loire). Je n’avais jamais mis les pieds en free party. C’était magique. Les sonos étaient immenses, ça résonnait dans ma poitrine.
Depuis, vous en fréquentez partout en France ?
Même plus loin ! Cet hiver, pour le nouvel an, j’ai fait plus de quinze heures de route, dans le sud de l’Espagne. C’était incroyable, il y avait des gens de l’Europe toute entière, du Maroc. Au départ, tu ne sais pas exactement où c’est. Tu trouves un flyer avec écrit « ES », tu sais que c’est en Espagne et tu prends la route. Tu fais marcher tes contacts pour échanger les premières infos et tu y arrives. Parfois, il y a des numéros sur les flyers avec des codes pour accéder à une boîte vocale sur laquelle sont déposés des messages qui expliquent où ça va se dérouler. Ça marche comme ça depuis les toutes premières teufs.
© Tom Anirae
Comment définir ces événements ?
On peut dire que c’est un rassemblement de personnes qui ont les mêmes convictions et qui sont là pour écouter du son sans avoir la pression de devoir payer un ticket pour entrer dans une boîte de nuit ou d’être obligé de payer une bouteille à 80 €.
Comme une autre manière de consommer la culture ?
C’est un moyen de communiquer sa liberté d’expression et d’échapper le temps d’un weekend à la réalité dans laquelle on est, la galère de vivre. Dans les free parties, tu te sens accepté, libre. Il y a des actifs, des chômeurs, des queers, des vieux, des jeunes, des gens qui ont des handicaps… Il n’y a plus beaucoup de lieux où tu peux entrer sans être jugé.
« On n’est pas là pour faire chier le monde, on veut juste faire la fête, mais on est conscient du bruit »
Tout le monde peut venir ?
Depuis cinq ans, j’ai vraiment vu toutes les strates de la société. J’ai emmené un collègue de 62 ans qui est venu avec sa femme, j’ai fait découvrir à mes parents. Il y a énormément de clichés autour de la free party et pourtant, il y a des menuisiers, des maçons, des boulangers, des personnes qui donnent aussi du temps pour fabriquer les sounds systems, pour créer les caissons eux-mêmes, à la main. C’est de l’artisanat.
Quelles sont les règles sur place ?
C’est un milieu d’autogestion, les organisateurs et participants sont maîtres du bon déroulement de la soirée. Il y a des stands de prévention de réduction des risques. Il y a des maraudes pour regarder si tout se passe bien. Si un riverain se plaint, on essaie de trouver des solutions. Si c’était l’anarchie comme tout le monde le croit, ça ne pourrait pas continuer depuis aussi longtemps.
© Tom Anirae
Comment sont choisis les lieux sur lesquels s’installent les sounds systems ?
L’idée est d’être le plus à l’écart de la population pour éviter les nuisances. Il faut que ce soit un terrain non cultivé, parfois par exemple des champs récoltés, juste après les moissons. Il y a parfois des accords avec les propriétaires. À Tigné, dans le Maine-et-Loire, il y a eu une phase d’essai de teuf légalisée, mais le propriétaire du terrain a eu beaucoup de problèmes. Il y avait pourtant eu de gros moyens déployés, par exemple pour reloger les voisins qui ne souhaitaient pas rester le temps de ce weekend.
Quelles sont les relations avec le voisinage ?
On n’est pas là pour faire chier le monde, on veut juste faire la fête, mais on est conscient du bruit. Certains connaissent, viennent par curiosité. Parfois c’est beaucoup plus compliqué. Il y a quelques semaines, des chasseurs sont venus et ont tiré des coups de fusil en l’air.
« La techno est politique. (...) C’est devenu un mouvement anti-fasciste, anti-politique, qui a subi énormément de répressions »
Il y a de grosses différences entre l’image que vous présentez et celle qui est renvoyée dans la société.
Ce qui est véhiculé c’est : des drogués s’installent sur des terrains, ils ont saccagé un champ. Alors qu’on fait le maximum avant de partir. Mais parfois on est poussé par les forces de l’ordre à partir trop vite et dans ces cas-là, on n’a pas le temps de nettoyer le site correctement. Alors on revient un à deux weekends plus tard pour nettoyer.
Quelle est la portée politique des free parties ?
Les gens l’ont oublié, mais à l’origine, tous les styles musicaux sont politiques. Le reggae est politique, le rock c’est pareil et la techno aussi. Elle est née à Détroit et est arrivée en Angleterre. C’est devenu un mouvement anti-fasciste, anti-politique, qui a subi énormément de répressions. Les Spiral tribes, sounds systems très connus en Angleterre, sont arrivés en France au début des années 90 et ont fait naître le mouvement ici. À l’époque il y avait énormément de gens dans les teufs. Et puis comme ailleurs, il y a eu de plus en plus de répression jusqu’à des dispositifs militaires qui se déploient dès qu’il y a une teuf dans un champ.
© Tom Anirae
Les free parties ne s’installent pas uniquement dans les champs.
Il y a des terrains qui sont aussi choisis pour revendiquer des messages. Quand Heretik a organisé une rave dans la piscine Molitor en 2001, c’était clairement pour provoquer le ministre et montrer que le mouvement ne lâchera rien. Quand il y a eu la teuf sur l’aéroport de Quimper en 2024, c’était parce que le groupe Bolloré voulait y investir. À Parnay (Maine-et-Loire) en 2024, la teuf s’est installée sur un champ destiné à devenir un parc solaire.
La commune de Parnay fait partie de la quatrième circonscription du Maine-et-Loire, dont Laetitia Saint-Paul est députée. Sa proposition de loi 1133, visant à « renforcer la pénalisation de l’organisation de rave parties » a été adoptée ce jeudi 9 avril par l’Assemblée nationale. L’organisation pourrait être passible de six mois de prison et de 30 000 € d’amende et la participation de 1 500 €. Comment y réagissez-vous ?
Je ne suis pas organisateur, mais je pense que ça va devenir beaucoup plus compliqué. Ça risque de tuer tous les petits sounds systems. Peut-être qu’ils vont devoir se réunir encore plus pour faire de grosses teufs tous ensemble. Mais, je ne pense pas que ça arrêtera le mouvement. Quand on va en free party, le but n’est pas de braver la loi. Mais ils veulent qu’on rentre dans les clous, qu’on fasse comme tout le monde, qu’on paye nos soirées, que ça rentre dans les caisses de l’État. Notre liberté, ça ne leur plaît pas.
© Tom Anirae
© Tom Anirae
© Tom Anirae
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