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Ce que cela veut dire d’être queers des terres

Élodie Potente est journaliste et travaille sur le milieu queer depuis toujours. Et en ruralité où elle vit, son observation l’a menée à écrire Fierté des champs, habiter, résister et aimer loin des métropoles qui dessine les contours collectifs des personnes LGBTQ+ au cœur des campagnes, avec force clichés déconstruits et envie de trouver une troisième voie pour y refaire société en dépit du conservatisme que l’on prête aux campagnes. Discussion à bâtons rompus avec l’autrice…

@ photo fournie par Élodie Potente

© Photo fournie par Élodie Potente

Rural : Peux-tu nous raconter l’origine du livre…

Élodie Potente : J’ai grandi dans le Tarn et quand j’ai découvert que j’étais lesbienne à 17 ans, c’était assez difficile. Je n’avais pas trop de représentation. Après, je suis partie, mes études, etc. Et quand je suis allée dans la Drôme, en étant journaliste, c’était pas simple. Dans un milieu rural, quand t’es journaliste, tout le monde te connaît. Donc il y avait un truc de… « Je le dis, je le dis pas ».

La sociabilité passe beaucoup par les familles et les rendez-vous et lieux liés à cela. Et donc, je me suis dit : « est-ce que je suis en train de me replacardiser ? » [Être dans le placard signifie cacher son orientation sexuelle, son identité de genre ou une partie de soi par peur des réactions de l’entourage ou de la société, ndlr].

Là, tu as commencé à creuser ce sujet journalistiquement ?

Oui, j’ai commencé à travailler sur le sujet de ce que c’est qu’être queer en milieu rural.
Et très vite, on m’a parlé du maire et ancien député de Crest, Hervé Mariton, qui avait milité contre le mariage pour tous, et qui avait généré en réaction une marche des fiertés chez lui en 2013.

En 2022, il y a une autre Pride qui s’est organisée à Crest et j’ai mesuré ce qui s’était passé depuis 2013. J’y suis allée avec mon micro et j’ai lancé un podcast qui s’appelle Champs queers, sur les questions queer en ruralité. Et je suis partie à droite, à gauche pour faire des épisodes un peu thématiques et non exclusivement liés à l’endroit où je vivais mais en rapport avec les aspects spécifiquement ruraux.

Tu as ouvert une voie sur le sujet qui méritait d’être exploré plus encore par un livre, c’est cela ?

Le podcast a eu une certaine résonance dans les milieux militants, queers, ruraux parce que ce sont des sujets dont on parle mais dont il reste peu d’archives. Celles et ceux qui ont milité dans les villages n’ont laissé que peu de traces. Et il n’y a jamais eu d’endroit où vraiment on ne parle que de ça, de ce que ça veut dire d’être queer ici, au pays, dans les ruralités.

Dans le même temps, il y a beaucoup de gens qui se sont installés ou réinstallés à la campagne, et qui ont choisi de vivre cette vie-là, qui ont choisi de la vivre avec tous les paradoxes que ça suppose, et qui ont choisi aussi de la vivre d’une façon militante, posée, réfléchie, de faire en sorte qu’il y ait des prides, mais pas que, et qu’il y ait des moments, des endroits où on se retrouve été comme hiver.

Et donc, le podcast étant ce qu’il est, j’avais envie d’aller plus loin, de poser mes réflexions un peu plus finement, de théoriser plus. Et j’ai proposé ce sujet à la maison d’édition le Passager clandestin qui m’a accompagnée dans le projet d’écriture.

Ainsi, l’originalité du livre tient aussi au fait que tu empruntes la première personne pour parler tant de toi que de la société queer en ruralité et convoquer le champ de la recherche dans ce cadre…

Il n’y a pas de livre qui parle entièrement de ce sujet et il me tenait à cœur d’intégrer le champ queer au reste de l’observation des campagnes aujourd’hui. Parce que c’est une double assignation que de se retrouver en ruralité. Ce n’est pas simple de faire société, de reparler d’ancrage, de reparler de compromis, de refaire société là où il y a défection de l’État.

Depuis 2018, je ne fais que du terrain rural. Je n’écris qu’avec ce prisme-là, et en fait je me dis que tout est déjà là, dans les campagnes. Ce sont des avant-postes de toute la société.
Je vois les luttes locales, sociales. Et j’ai l’impression que l’on peut venir greffer aussi nos luttes queer dans cet espace-là. Et peut-être que c’est même – j’ose le dire – l’un des seuls espaces où peuvent se greffer nos luttes, surtout dans ce contexte présidentiel particulier.

Tu veux dire que le baromètre social passe absolument par les campagnes avant tout ?

Évidemment, en ville, on peut faire sa vie sans jamais croiser quelqu’un qui chasse et qui vote RN. Mais nous, on n’a pas le choix. Et c’est ça qui m’intéresse. Je me sens beaucoup plus proche de mon voisin agriculteur, qui peut-être vote RN, et je m’en fous un peu, que de quelqu’un qui est queer, féministe et qui est en ville. Parce qu’en fait, avec mon voisin agriculteur, on a plus ou moins les mêmes considérations, les mêmes problématiques quotidiennes.

C’est l’amour de son territoire avant tout. J’adore par exemple ce que dit Gabriel dans le livre, où dans son village, il est d’abord rural et après il est trans. Et que presque, être trans, c’est secondaire pour lui parce qu’il parle de ce que connaît son voisin, le jardin, toute cette confiance qu’il noue dans son tout petit village de la Drôme, en ayant grandi dans un territoire rural, là où il noue ce lien.

Ça fait vraiment du lien social, c’est-à-dire que son voisin va lui faire confiance au point de lui dire « si j’ai un problème, est-ce que tu peux m’amener à l’hôpital ? » par exemple. C’est subtil, mais je trouve que c’est comme ça qu’on peut refaire société.

Ainsi le livre déconstruit les clichés de la campagne conservatrice pour devenir le terreau d’une société plus inclusive et apaisée ?

Pour les gays, pour les gouines, ce qu’ils et elles ont enduré par le passé et ce qu’ils et elles brisent dans les ruralités par leurs existences encore aujourd’hui est tellement fort qu’en fait, ça permet de faire éclater ces vieux dogmes. Leur intégration fait exemple sur le reste.

Pour moi, le territoire est une communauté. J’ai envie de prendre soin de l’ensemble de ma communauté qui, pour moi, est l’ensemble du commun. Je suis dans un territoire où l’on voit la précarité, et on vit globalement plus en société je trouve, dans le commun.

Ainsi, refaire collectif est une solution, mais c’est aussi une lutte sémantique ?

Je n’ai pas du tout envie d’écrire un livre qui exclue et je n’ai pas envie de faire communauté en excluant les gens.

Sémantiquement, le mot communautaire ramène à créer des remparts autour de toi et c’est vrai que longtemps on a dit la communauté queer. La sémantique nous tue aussi et nous remet à notre place. Alors même que ce qui est intéressant, c’est le prisme de la diversité et de faire cette zone d’échange, de trouver des couloirs, puis des tunnels, puis des places où tu prends place, tu existes.

 

Fiertés des champs, Élodie Potente, 18 €, en précommande sur le site des éditions du Passager clandestin.

 

 

Les prochaines signatures de Fierté des Champs d’Élodie Potente, dans le Grand Ouest :

– mercredi 21 octobre, à 20h, à Nantes au Labo Diva en co-organisation avec la librairie Nantaise queer et indépendante Les Vagues, ainsi qu’avec le drag king local Robbie D

– jeudi 22 octobre, à 20h, à Rennes en co-organisation avec l’équipe de la librairie rennaise indépendante La Rencontre, au Roof

– vendredi 23 octobre, à 20h, à Mellionec en centre Bretagne, en co-organisation avec l’équipe de la librairie Le Temps qu’il fait, à l’auberge À la belle étoile, et avec le drag king local Abracadaddy

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© Benjamin Rullier

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